Quand Julien s’habille

Enfiler un boxer ne constitue pas exactement la tâche la plus complexe qui suit la sortie de douche. Julien la trouve tout de même délicate tant un mauvais choix s’avérerait catastrophique pour le reste de la journée, mais la pile de sous-vêtements pliés et repassés qui s’offre à lui est la conséquence d’un tri méticuleux qui, dans le processus fastidieux de s’habiller, lui laisse la possibilité d’un tirage au sort rapide et confiant car forcément heureux. Ce sera le seul.
Se coiffer prendra trente secondes, julien le sait pour ainsi dire exactement : il a mesuré à l’aide de sa montre bracelet Casio Collection le temps qu’il lui fallait pour mettre de la cire dans ses cheveux courts – qu’il porte ainsi depuis cet été – puis de les disposer subtilement, non en brosse, mais comme un plat dressé par un chef étoilé : chaque mèche à sa place sans y paraître ; un chaos maîtrisé à effet naturel. Julien précise parfois,  tout en se sentant ridicule ensuite, qu’il se coiffe en « trente secondes montre en main », ce qui semble toujours être compris d’un point de vue figuré alors qu’il est bien, ce point de vue, littéral.

Julien a d’autres préoccupations pour l’instant. Pour se vêtir en automne il faut un pantalon, un tee-shirt ou une chemise ou un polo, une veste ou un tricot ou un gilet, des chaussettes, des chaussures. Tout ça va devoir s’assembler et s’harmoniser. S’habiller, c’est écrire une symphonie en un mouvement qu’on donne à voir. Il peut y avoir des surprises dont le choix des chaussettes ou le tee-shirt sous la veste qui ne s’offre au regard qu’une fois celle-ci ouverte. Julien ne sait pas au juste comment définir cet effet : impromptu, interlude, mouvement, variation du thème principal, exposition du second thème? Enfin bref ; il a d’autres chats à fouetter pour le moment : tee-shirt, chemise ou polo? Le marcel ne convient pas au temps automnal. Au moins est-il facile de le rejeter. Pour le reste, cela devra être compatible avec le pantalon de velours rouge qui s’impose comme une évidence. Ce sera sa première sortie. Les chemises sont pendues devant lui, inertes ; juste au dessus d’elles deux piles impeccablement construites séparent les tee-shirts dits « basiques » des polos, surplombés à leur tour par l’étagère qui a l’honneur de servir de reposoir aux tee-shirts préférés. En tout, soixante-treize pièces qui attendent le moment merveilleux où la main de leur maître les tirera hors du monde totalitaire, strict, et sombre du placard, pour les exposer à la lumière. Même recouvert d’un pull ou d’une veste, cela vaut mieux que d’y rester. Même pour être jeté ou transformé en chiffon comme, hélas, cela arrive parfois, cela vaut mieux. Certains restent des années pliés et repassés parfaitement ; les « préférés » sont aussi concernés, et quelques infortunés n’ont pas connu l’honneur d’être portés depuis leur promotion. Julien n’est pas toujours élitiste.

Il constate maintenant avec un plaisir teinté d’effroi que beaucoup de hauts pourraient s’associer avec son pantalon de velours rouge. L’acquisition de ce dernier était décidément une bonne chose, il lui semble parfait : slim mais pas trop, élégant sans y paraître, versatile dans un sens positif, c’est-à-dire permettant des effets multiples et heureux, pouvant tantôt servir en soirée tantôt dans la journée, laissant respectivement l’impression d’un choix détendu mais chic ou raffiné mais décontracté. Comme Julien ne veut pas paraître trop guindé pour la première sortie de son joli pantalon, il se dit qu’il va éviter les chemises ; elles restent pendues alors qu’il détourne le regard en direction des polos, puis des T-shirts. Il délaisse volontairement l’étagère bénie des favoris car il souhaite éviter que l’attention des regards ne se tourne vers un autre objet que le pantalon. Il lui faut quelque chose de neutre mais de pas fade. Alors Julien rejette mentalement tout ce qui est blanc, puis le bleu marine, trop évident, puis les variations de rouges, dont le violet et l’orange, puis le jaune qui irait bien, surtout avec les teintes grisâtres du ciel d’automne… il lui reste du vert. Il sélectionne des yeux les vêtements au vert le plus pur, c’est à dire simple résultante du mélange du jaune et du bleu primaires. Seules trois possibilités restent alors dans la course : deux tee-shirts et un polo. Il semble évident que ce dernier jurera avec le pantalon, il doit l’abandonner. Julien, juré suprême du placard aux soixante-treize hauts de vêtements, désigne enfin le tee-shirt qui est le plus ajusté à sa taille, retire le vainqueur de la pile et l’enfile ; l’heureux élu se déplie pour la première fois depuis le printemps dernier. Le pantalon est mis pour vérifier l’harmonie générale de l’association. Dans la glace, Julien se plaît…

Un coup d’œil sur le radio-réveil lui indique qu’il va être en retard s’il ne s’active pas et il lui faut soudain être efficace.
Veste : Julien rejette tout ce qui est ostensiblement griffé, se dit qu’un pull ou un gilet en laine donnera un effet trop recherché et un peu vieillot, et se rabat sur une veste zippé en acrylique Adidas marron. On voit bien la marque mais ce n’est pas grave : la veste est vintage. Une fois sur lui, il contrôle dans le miroir : c’est décalé, c’est parfait.
Chaussettes : bon, aujourd’hui il va aller vite. Il choisit une paire neutre. Puis non, on ne sait jamais, il sélectionne une version grise avec un motif carré vert. Ça rappellera le tee-shirt.
Chaussures : en achetant le pantalon, il avait déjà décidé de mettre les docks noires. Il va donc les prendre dans l’entrée de son appartement, et retourne dans la chambre, s’assoit sur son lit, se chausse. Il est bientôt prêt.
Mais son accoutrement ne passe pas le contrôle : c’est laid, grossier, incompatible avec lui. Il n’est pas concevable de sortir ainsi. Il va falloir tout revoir. Julien se laisserait bien choir sur son lit, hagard, mais un nouveau coup d’œil sur le radio-réveil lui permet de se ressaisir.
Il lui faudrait prendre le temps de découvrir quelles associations pourraient sublimer son pantalon de velours rouge ; or, le temps est ce qui lui manque ; le décision s’impose d’elle-même et son application est immédiate: les chaussures sont ôtées, le pantalon retiré en un éclair. Un jean qui a fait ses preuves sort victorieusement du placard, est enfilé ; les docks sont à nouveau chaussées. Contrôle : ça ira. Pas audacieux mais valeur sûre. Julien court dans la salle de bain et se coiffe en trente secondes montre en main, se parfume, vérifie par un test olfactif, qu’il sait inutile, que du déodorant a été pulvérisé sous ses aisselles, se regarde dans le miroir : pas mal, sauf la barbe de trois jours qui aurait mérité une taille, ce matin, mais un quatrième jour ne constitue pas exactement une faute. Il peut partir.
Comme il fait froid, le jeune homme choisit de porter une doudoune qui a reçu beaucoup de compliments et qui est chaude, hésite à mettre un bonnet mais se rétracte : il ne veut pas perdre le contrôle de sa coiffure. Il part enfin pour une journée studieuse à l’université.
Plus tard dans la journée, à la cafétéria du CROUS, Vincianne, étudiante comme lui en philosophie dira : « c’est quand même agréable d’être avec des gens cool comme toi. » Il haussera les épaules comme il se doit pour signifier modestement qu’il n’y peut rien : il est ainsi, c’est dans sa nature. Au fond de lui, une toute petite voix s’exprimera imperceptiblement : « être cool; c’est toute une affaire. »

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