Le Déclin

 

Les arbres du boulevard n’ont plus de feuille quand je les regarde en sortant du métro. L’hiver, certes, impose ce dénuement aux caduques tandis que nous, bipèdes intelligents, nous recouvrons de couches de vêtements chauds; certains le peuvent encore.
Je sais que le verre à moitié plein consisterait à considérer la splendeur à venir de l’ouverture des bourgeons en petites feuilles tendres, au printemps, mais les nuages aux teintes variées de gris et aux formes menaçantes cachent le soleil éclatant dans un ciel bleu transparent comme les yeux de Sophie, ma fille, et le froid, malgré mon manteau et mes gants, enveloppe tout mon être : l’âme, la mienne du moins, sombre dans l’abîme du désespoir. Je crois, comme beaucoup de gens, que la machine à vapeur de mon vieux pays a consommé une trop grande partie de son charbon. Ambiance fin du monde. Je corrige : ambiance fin d’un monde, le mien, celui dans lequel je suis né, que l’on m’a présenté depuis ma plus tendre enfance comme bon.
Sophie connaîtra autre chose. Une page se tourne sur la France, et je n’arrive pas à imaginer que le texte qui noircira la blancheur candide et vierge du chapitre en construction sera en notre faveur. L’Empire romain a connu son déclin long et irrémédiable. Byzance n’est plus. L’Égypte ne connaît plus de sa puissance passée que la chaleur de Ra sur les ruines de ses temples et de ses pyramides. Autant de clichés, je le reconnais, qui m’engagent à me méfier de mon jugement. Mais les exemples sont si nombreux que je n’arriverai pas à les citer tous avant d’arriver à mon travail.
Je regarde les immeubles haussmanniens figés sur le boulevard dans leur posture fière et pourtant si petite face aux enjeux. Les misérables se lézarderont bientôt sous le poids irrémédiable d’une grandeur que leurs vieilles pierres ne pourront plus soutenir ; certains s’effondreront ; on laissera choir ça et là des tas de pierres infestés de vermine et de rats. Les pierres seront chapardées afin de construire des logements provisoires, cabanes éparses au milieu des restes de la splendeur des siècles passés. Les grands magasins abandonnés seront habités par des gangs qui tromperont la vacuité de cette nouvelle existence en se saignant dans de fréquentes, stupides, et horribles luttes de pouvoir. Les richesses auront fui dans des zones protégées par des milices privées, l’Etat ayant abandonné la protection publique aux citoyens. Ceux des pauvres, car il n’y aura que trois catégories de gens, riches (« force vive de la nation »), pauvres (« ressource de la nation ») et politiciens (« force dirigeante »), ceux des pauvres, donc, qui continueront à travailler le feront dans le seul but de nourrir les puissants et de faire grossir les politiciens inutiles ;  dupées par le simulacre d’un Etat aux attraits nécessaires qui favorisera de fait la vie de ceux qui possèdent tout, les forces laborieuses recevront une rémunération tout juste suffisante pour survivre et continuer à travailler. Ceci ne sera qu’une étape vers un nouveau contrat social : la soumission aux nouveaux seigneurs ou le déclassement total et l’asservissement aux hordes de brigands qui créeront des sociétés parallèles, sans autre loi que le fort dominant le faible.
Au loin, je vois le Sacré-Cœur, gris sous l’effet de l’humidité.  Je vois son dôme fendu laisser un arbre géant déployer son ramage. Je vois de la poussière, des ruines, des cadavres de voitures, des enfants chasser des chats pour tenter de se nourrir. Je vois le retour des disettes, des famines, des grandes épidémies dévastatrices. Je vois des jacqueries écrasées par la nouvelle chevalerie des milices. Je vois des pendus aux vertus soi-disant éducatives flotter dans le caprice du vent et pourrissant dans l’indifférence des passants que ce procédé n’étonnera même plus. Je vois le retour de la mandragore nourrie par le sperme des étranglés.
J’arrive devant l’immeuble de mon travail. Allez, je vais bien pouvoir redresser tout ça. On compte sur moi… Aux prochaines élections, je vote Mitterrand.

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