Charles, Nina et Nicolas

Charles et Nina détonnent dans leur paroisse de Viroflay : ils sont pour le mariage pour tous. Le couple tient sa position devant les autres fidèles et manifeste son agacement ouvertement quand le prêtre pérore dans ses sermons sur l’absurdité de l’homosexualité. Charles et Nina gardent tout de même la foi, ça Henri, le père de Charles, en est persuadé. Ils tentent même de le persuader que l’Église est rétrograde mais que le message du Christ triomphera de la faiblesse des Hommes.
On aimerait dans sa famille qu’ils soient plus discrets sur le sujet, ça se remarque un peu trop dans leur communauté, mais Henri ne s’étonne pas trop de ce militantisme : Charles a connu une période de doute douloureux et il a même consommé pendant quelques années avec un homme, au début des années 80. A l’époque, sa femme et lui avaient dit comprendre mais il était hors de question de rencontrer l’autre ; l’autre s’appelait Nicolas. Henri avait beau faire comme s’il ne le savait pas, il connaissait parfaitement le prénom de l’amant de son fils ; il ne l’avait jamais vu du reste.
Henri ne manquait pas alors de fustiger l’effet de mode auquel son fils unique s’était laissé prendre – on venait de dépénaliser l’homosexualité – et il était hors de question d’en parler ou même d’évoquer le sujet avec les grands-parents – « Ça les tuerait » – ou avec le reste de la famille. Bien sûr tout le monde savait ou du moins se doutait de quelque chose mais le sujet n’existait pas dans les conversations.
Les mentalités évoluent lentement mais comment aurait-il pu prévoir à quel point? Henri se surprend depuis quelques mois à dire à son fils qu’il aurait fini par se faire à son homosexualité et que Nicolas aurait été accepté et accueilli dans la famille. Il préfère savoir Charles avec Nina et les enfants, oui, c’est certain, mais il faut bien admettre que son point de vue a changé (par contre pas question que les homosexuels se marient. Ils peuvent s’unir en mairie mais qu’ils ne revendiquent pas l’accès à une institution destinée aux gens normaux).
C’est assez étonnant car il radote un peu sur cette acceptation a posteriori sans trop savoir pourquoi. Une sorte de culpabilité, sans doute. Charles répond laconiquement : « Nicolas n’existe plus pour moi, maintenant il y a Nina ». Il n’aime pas trop cette réponse mais Henri reconnaît au fond de lui-même qu’il est bien content que son fils soit finalement normal et que son homosexualité n’ait été qu’une passade.

Ah! Quel soulagement ça avait été en 1988, quand il avait ouvert la lettre venue d’Inde : « Chers parents, je vous annonce que je me marie avec Nina ». Dans la précipitation, comme toujours avec Charles, comme quand il avait envoyé un fax au bureau d’Henri pour dire : « je pars où l’on m’accepte. Je pars en Inde. » alors qu’il était déjà là-bas. Mais là il se mariait et annonçait son retour en France dès que l’opportunité se présenterait. Henri regrettait de ne pouvoir participer aux cérémonies du mariage à l’église catholique de Calcutta, car elles étaient annoncées à une date antérieure à la réception de la lettre, mais sa femme avait comme d’habitude résolu l’équation en suggérant : « Elle doit être enceinte. »
Elle ne l’était pas et ne le serait jamais ; Charles était stérile, il le leur apprendrait quelques années plus tard… Entre temps, ils avaient rencontré Nina. Une belle femme, au point qu’Henri en était presque tombé amoureux. Ils étaient d’ailleurs très complices. Elle avait une paire de seins magnifique, une taille de guêpe, des jambes fines et musclés, de merveilleux cheveux noirs épais, une voix suave et grave, très légèrement éraillée, et un côté masculin qui avait dû attirer Charles, et pour cause, mais qui ne déplaisait pas à Henri : ce genre de femme possède en général un charme qui est apprécié par beaucoup d’hommes.
Encore aujourd’hui, en ces temps sombres où un gouvernement de gauche s’apprête à ouvrir abusivement le mariage aux couples de même sexe, Nina reste une superbe femme. Henri a remarqué récemment qu’elle est malade et prend régulièrement des pilules blanches. Il lui a demandé, inquiet, si tout allait bien et elle a assuré que oui.
– De petits problèmes hormonaux, a-t-elle annoncé.
– Ah? Ce n’est pas trop grave?
– Vous savez, j’ai toujours eu ça, avait-t-elle avoué avec un sourire qui appelait à ne pas poursuivre la discussion. Sa femme avait d’ailleurs coupé court à toute tentative en disant que les problèmes de femmes ne regardent pas les hommes. Il en convient évidemment. Il y a des choses qu’il ne vaut mieux ne pas savoir.

Charles semble heureux, au fond, c’est ce qui compte. Lui et Nina méritent leur bonheur. Le retour d’Inde avait été compliqué. Nina était française, née en Inde, mais ces parents étaient morts dans un incendie avec tous les papiers prouvant sa nationalité et sa filiation. D’après ce que Charles avait expliqué, elle avait été élevé chez les sœurs de la Rédemption à Calcutta (donc dans une mission française), mais comme personne n’avait fait les démarches appropriées lors de l’accident, elle n’avait plus de papiers. Heureusement pour elle, Henri connaissait du monde à Paris, et dans le bonheur de savoir son fils avec une femme, il s’était empressé de remuer ciel et terre afin de régulariser le dossier de Nina. Ça avait été très compliqué tant les preuves manquaient, et il avait dû un peu forcer la main de ces amis du quai d’Orsay et de la place Beauvau. Deux ans tout de même de démarches en tout genre pour parvenir à satisfaire son fils, à lui montrer à quel point il l’aimait, à permettre à Nina de retrouver une identité et donc, à rendre possible le retour en France de Charles accompagné d’une femme sublime.
Puis il y avait eu les enfants. Ils en avaient adoptés trois et le couple s’était installé à Viroflay, à quelques pâtés de maisons de celle d’Henri. Tout se passait bien, ils étaient heureux, se voyaient souvent, s’aimaient tous. Après vingt ans de bonheur, une petite écharde réapparaissait dans la relation entre le père et le fils : le mariage pour tous… Mais, se dit Henri, ce n’est pas bien grave. De toute façon la loi passera et dans vingt ans, s’il vit encore, il ne trouvera rien à redire à des couples de même sexe qui adoptent des enfants… ce qui est le plus important, ce qui n’a vraiment pas de prix à ses yeux, c’est que son Charles soit normal.

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