Cabinet d’aisance (si je puis dire)

Enfin je peux, après trois heures de réunion, aller aux toilettes. Je passe devant les bureaux de l’open space d’un air de rien (si je puis dire), mais pressé un peu quand même. J’ouvre la porte, heureux à l’idée du soulagement à venir, et là, énervement soudain. La pancarte est à nouveau fixée au dessus du trône : « Veuiller laissé ces lieux comme vous les avez trouver en entrant. »
Ils font chier (si je puis dire) ; ils pourraient au moins tenter de respecter le lecteur qui doit déjà se concentrer sur son besoin pressant sans pour autant avoir à déchiffrer l’écriteau d’un(e) collègue se voulant bienveillant(e) qui a oublié les leçons de grammaire élémentaire. Il faut dire qu’ils ne sont pas tous très futés, mes collègues. Une fois j’ai corrigé les erreurs (avec un stylo-feutre noir), eh bien, le lendemain, le panneau avait été renouvelé avec les mêmes fautes d’accord et l’ajout d’une précision à l’attention des correcteurs(trices) : « et pas de vandalisme. » Au moins le coupable connaît un mot de quatre syllabes. Hier soir, j’ai arraché et détruit l’injonction malhabile mais elle a été replacée dans la journée (sans la précision sur le vandalisme. Étrange omission qui laisse à penser que l’auteur(e) n’a pas sauvegardé son modèle).
Ce que je peux détester cet écriteau. Il me frustre. De toute façon, si je devais laisser les toilettes dans l’état où je les avais trouvées, elles seraient dé-gueu-la-sses (un mot de quatre syllabe que mes collègues ne connaissent pas, visiblement). Bref, quand j’entre, en général je nettoie, sinon ça me bloque. Quand je sors, je nettoie, cette fois par respect. Devant cette phrase stupide qui laisse à penser que je ne le ferais pas naturellement je deviens rageux (oui, oui, rageux, pas rageur). Si Olympe passait par là, je la convertirais bien en balais à chiotte en nettoyant avec sa crinière toute cette chiasse et cette pisse aléatoirement réparties, laissant à penser que je bosse avec les animaux de la ferme. Bon. Je me calme. Olympe a beau être incompétente, légèrement débile, illettrée – elle est potentiellement l’auteure de la pancarte – et surtout m’avoir exaspéré pendant trois heures d’une réunion inutile à déblatérer sur des sujets auxquels elle ne pipe rien, je ne dois pas pour autant faire subir ce supplice à ses beaux cheveux blond dorés… Ah! Je la déteste. Elle me pète les couilles (si je puis dire).
Ça me rappelle pourquoi je suis ici. Je n’ai pas attendu trois heures pour déblatérer sur un panneau, par contre je prends une décision grave : pour une fois je vais laisser ces lieux comme je les ai trouvé. Je sors Monsieur Pénis et le laisse cracher un jet chaud et libérateur en visant le centre de la cuvette.
Tout à l’heure je remplacerai le panneau par un autre avec une phrase qui me paraît plus engageante : « Ces toilettes sont partagées par tous (et toutes), laissez-les comme vous aimeriez les trouver en entrant. »
En même temps, vu que ces gens sont des porcs (et des truies) le résultat risque d’être superbe. L’image me fait rire au point que je perds le contrôle de Monsieur Pénis qui répand joyeusement son fluide sur les bords de la cuvette, puis sur la lunette redressée, et enfin par terre. Je me surprends à trouver ça drôle de jouer au pompier. J’imagine que les toilettes sont en feu. Je pulvérise mon liquide spécial sur les murs tout autour de moi (trois heures d’attente à boire de l’eau pour ne pas crier sur Madame Balais à Chiotte), puis soudain, un éclair de génie me fait contracter mon périnée au point de stopper net le jet : je regarde la petite phrase exaspérante imprimée sur du papier A4 recyclé 70g, vise avec ma lance, me concentre, inspire et expire de nombreuses fois avant de mettre toutes mes forces dans la pulvérisation de toute la pisse qui me reste. Le panneau se déchire en formant le V de Victoire.
C’est fini. Je suis soulagé mais regrette de ne pas avoir eu envie de chier car, avec le potentiel de connerie qui m’assaille, j’aurais pu accomplir une superbe œuvre scatologique. J’imagine les traînées de ma merde artistiquement réparties recouvertes de confettis de papier-cul ; à la place du panneau, j’aurai écrit : « Alors, heureux(se)? »
Je suis sorti l’air de rien des toilettes (si je puis dire) découvrant qu’il était inutile de se composer un masque d’innocence : tous (et toutes) étaient parti(e)s. 17h45. Ils sont tellement consciencieux(se), mes collègues ; ça me ferait pleurer.

Le lendemain, après une nouvelle et éprouvante réunion avec Olympe, je visitais les toilettes à la même heure. Cette fois, j’avais surtout le furieux besoin de vider mes entrailles (si je puis dire) et je rejoignais le cabinet d’aisance avec une certaine jubilation. Une nouvelle inscription sous verre ayant les caractéristiques d’une annonce de la direction était vissée au dessus du trône : « Ces lieux sont conçus dans un but particulier. Il est rappelé au personnel qu’il est interdit d’y faire quoi que soit d’autre. » Les toilettes étaient comme d’habitude souillées ; cette fois il me faudrait nettoyer un peu avant de poser mes fesses sur la lunette. En fermant la porte je découvris côté intérieur un tableau qui indiquait les passages des femmes de ménage qui avaient donc été instaurés depuis ce matin ; on pouvait lire : « Dernière visite, 16h22. »

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