Il faut sauver Vincent

Tout à l’heure j’ai eu un cas de conscience avec Vincent.
Il arriva dans le bar vers vingt heures. Dès qu’il me vit il s’empressa de me rejoindre à la petite table du fond, là où je suis habituellement.
Il avait l’air fatigué, un peu stressé, donc heureux de me retrouver ; car Vincent, en plus d’être un ancien de mon école de commerce, est aussi mon client. Je lui vends de l’herbe premier choix. De la bonne, pure, excellente herbe, du genre de celle que l’on utilise pour les malades atteints de la sclérose en plaque (mon métier est d’acheter du chanvre pour les laboratoires pharmaceutiques).
Je suis assez actif au sein de l’association des anciens, j’organise pas mal d’évènements. Cela me permet de récolter de bons clients, réguliers, sérieux, et pas camés. Ils veulent essentiellement de la marijuana, de temps en temps des cachets type ecstasy, rarement de la coke. Ce groupe de clients est ma cible principale : des gens qui veulent juste s’amuser, en souvenir des soirées déglinguées de notre jeunesse et pour supporter le stress des débuts de carrières prometteuses ; ils paient bien. En général ils s’arrêtent totalement de fumer ou de prendre de la drogue vers les trente ans. Cela va avec les mariages où je suis systématiquement invité. Je suis tellement sympa, n’est-ce pas… ces jours de fêtes,  je suis grand seigneur, j’offre.
Je l’aime bien Vincent. C’est plus qu’un ancien de mon école. Je dirais que c’est presque un ami. Il connaît ma femme et mes enfants qui l’adorent. Il a trente-six ans et continue de fumer des joins contrairement à nos potes de promo qui ont décroché. Mes autres clients issus de l’association sont maintenant de petits jeunes comparés à nous…
Là, dans le bar, il me regardait benoîtement, attendant que je parle, mais que pouvais-je lui dire sinon pour la troisième fois de suite :
– Ça va?
– Oui, oui (dit avec un soupir).
Je cherchais à le faire parler mais sans grand succès. Je finis par lui dire que j’allais prende une nouvelle bière. Il me dit alors, tout doucement, d’une manière à peine intelligible : « Et moi, je voudrais du crack. »
Abasourdi, j’appelai Cédric, le serveur, et commandai deux pintes de Leffe. Du crack, j’en vends. Mais pas à ce type de client. Pas à un ancien de mon école de commerce. Pas à un ami.
Je sais comment recruter de nouveaux consommateurs et suis plutôt doué à ce petit jeu qui rapporte beaucoup : il ne faut pas en parler, laisser le prospect aborder le sujet – étape déjà franchie avec Vincent – ensuite, il est important de bien préciser les dangers, dont l’addiction, mais aussi les effets secondaires, qui sont nombreux et désagréables, et pour finir – étape cruciale pour fidéliser – il est  indispensable d’insister sur l’importance de la provenance et de la qualité du matériel car, bien entendu, moi, j’ai du bon, du safe (mot qui en rassure plus d’un). Quand la présentation est bien menée,  le prospect comprend qu’il prend la décision de se camer, que je suis seulement un fournisseur, mais qu’il peut me faire confiance sur la qualité de ce que je lui vends, ce qui est vrai d’ailleurs – je ne suis pas un salop d’empoisonneur – mais qui implique un prix légèrement plus élevé que la concurrence, prix d’autant plus justifié que j’offre du service en plus. Pour le crack je me déplace, je fais crédit (quand le client semble solvable), j’offre aussi la pipe de bienvenue (je crois être le seul dealer à le faire). Un prospect transformé en client permet la création d’une rente de deux ans en moyenne, car après, du moins en général, on constate une dégringolade vers la misère, le client demandant plusieurs doses par jour (inévitable après un ou deux mois) et ne pouvant plus payer (même à crédit). J’essaie alors dans la mesure du possible de l’orienter vers un centre de désintoxication, mais cela fonctionne trois fois sur quatre. Puis une fois remis d’aplomb le client finit par revenir (deux fois sur trois), et là je ne lui vends plus rien et lui rappelle les deux ans d’enfer qu’il vient de passer. Je sais bien qu’il ira ailleurs (évaluation un sur deux), mais je ne suis pas non plus mère Teresa. J’en sauve plus d’un, je crois. C’est déjà ça.
Je ne laisserai personne dire que je suis cynique. Je ne suis pas de ceux qui disent que si la drogue existe, c’est parce qu’il y a des consommateurs,  ou pire, que ce n’est pas tant la drogue qui est dangereuse mais l’usage qu’on en fait. Le camé est la conséquence, non la cause. Les cyniques sont nos dirigeants. Ça les arrange au fond. Sinon comment expliquer que je sois imposé au forfait, par présomption de revenus non déclarés et que, en douze ans d’activité,  je n’ai jamais été inquiété par les autorités?
Vincent me regardait étrangement pendant que je me livrais à un combat intérieur : lui fournir le matos ou le dissuader, sachant que la meilleure méthode pour recruter est de faire semblant de dissuader, car on touche alors à la fierté personnelle : « comment, moi, mais je suis assez fort pour m’arrêter quand je veux! »
Mais je ne voulais pas le voir dégringoler. Pas lui. Alors je lui ai juste dit que non, je n’avais pas ce genre de marchandise et je l’ai invité à dîner à la maison, samedi prochain ; Laurence, ma femme, serait heureuse de le revoir, lui, sa femme et leur fils, Mathieu. Vincent m’a répondu qu’il comprenait et qu’il viendrait samedi.
On en est resté là, mais j’ai peur qu’il ne cherche ailleurs. Je ne sais pas comment l’aider sinon faire chuter tout le réseau d’île de France. C’est peut-être la seule solution pour endiguer ce fléau, mais c’est un combat Homérique que je ne pourrais pas mener seul. Comment faire?

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Une réflexion sur “Il faut sauver Vincent

  1. Très bien écrit!
    Par contre je me serai bien arrêtée après « samedi ». J’ai l’impression que tu sors de ton récit pour le commenter… enfin c’est mon impression personnelle… Continue mon cher ami!

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