Reflets. Guillaume

Question d’angle, le regard de Marc s’était reflété dans le grand miroir qui orne l’entrée de leur entreprise alors qu’il pensait certainement qu’il ne pouvait être vu en train de vérifier que le groupe de fumeurs était indifférent à son départ. Son évasion, car sinon pourquoi aurait-il éprouvé le besoin de s’assurer que ses collègues ne le voyaient pas partir, son évasion, donc, se fut soldée d’un complet succès si Guillaume, rêvassant en mimant l’écoute des complaintes accompagnant la dernière cigarette, n’avait pas machinalement tourné la tête vers le miroir. Du coup, il avait vu Marc qui regardait le dos des fumeurs sans se savoir observé.  La curiosité de Guillaume s’en trouva aiguisée au point qu’il décida de suivre le fuyard, pas tant par malveillance que par appétit de connaissance : cet homme l’avait toujours intrigué.
L’homme qui voulait s’assurer qu’on ne le voyait pas marcha d’abord sur les bords du canal, son ombre plongeant dans l’eau qui reflétait le ciel bleu dans des teintes vertes aux éclats de diamants, puis s’engouffra dans une ruelle abrupte et sombre en direction du sommet de la colline. Il se retournait de temps en temps d’un air inquiet mais sans jamais voir Guillaume qui se maintenait à l’écart tout en ne quittant pas sa cible des yeux.
La petite ruelle portait le doux nom de Gustave Mallart, celle que le fuyard emprunta ensuite s’appelait Justine Laumy, puis Vincent Mossat, et ainsi de suite. Tant de noms inconnus de Guillaume qui, dans l’excitation de sa filature, prenait plaisir à cette promenade découverte dans les dédales inexplorés de la ville. Il n’aurait jamais eu l’idée de s’y rendre seul et se réjouissait donc de l’opportunité. L’expérience aurait d’ailleurs été un vrai bonheur si les effets néfastes de la cigarette ne le faisait pas souffler comme un bœuf,  l’obligeant à maintenir une distance assez longue entre lui et Marc pour ne pas se faire entendre, distance qui rendait parfois difficile de suivre son collègue tant les ruelles aux noms oubliés de tous étaient courtes, tordues et nombreuses. Mais Guillaume gardait le cap. Quoique Marc cherchât à cacher, il le découvrirait.
Pourtant il faillit perdre la piste. En effet, après avoir tourné à droite, rue Javot, pour entrer impasse Jean Manais, Marc disparut.   Guillaume arpenta le cul de sac à la recherche de sa cachette sans grand succès. Un bar, Les Amis du Haut de la Colline, semblait représenter le seul commerce des environs mais le fuyard ne s’y trouvait pas, ce qui ne constitua pas un obstacle assez important pour commander une bière en terrasse afin d’observer l’impasse (et ainsi permettre à Guillaume de fumer une cigarette réparatrice de l’effort anormalement important qu’il venait de faire subir à son corps).
Cette pause salutaire lui permit d’étudier les lieux. Il n’y avait pas grand chose à remarquer tant les immeubles ressemblaient à ceux de la ville basse. Au fond c’était le même style transposé en hauteur.  On voyait qu’il s’agissait de probables habitations ; de temps en temps, des enfants apparaissaient courants et criants, puis leur vacarme ainsi que leur vision s’évanouissaient dans le labyrinthe des ruelles. Et si, se dit alors Guillaume, Marc habitait tout simplement l’impasse? Quelle déception cela serait-il d’avoir fourni tant d’efforts pour si peu… Il commanda donc une deuxième bière afin de soulager sa déception (toute relative puisqu’il n’avait pas la certitude de la véracité des conclusions de son raisonnement, mais Guillaume aimait bien la terrasse de ce bar – il y reviendrait probablement avec sa femme – et l’happy hour commençait, il aurait été dommage de ne pas en profiter). Il alternait gorgée de bière et tirage de cigarette en profitant du soleil déclinant qui, d’une manière surprenante, parvenait à envoyer ses rayons chaleureux sur la terrasse malgré l’imbrication des immeubles de la colline. Guillaume ferma les yeux et soupira de félicité en laissant un sourire de contentement sur son visage. Oui, il reviendrait avec sa femme.
Alors qu’il s’apprêtait à allumer une nouvelle cigarette (la troisième), donc à ouvrir les yeux, fouiller dans son sac, trouver le paquet (qu’il y jetait systématiquement), sortir une tige, puis chercher le briquet dans ses poches de pantalon,  une voix brisa son projet – « Vous êtes bien timide… » – et le força à se redresser. Un homme très élégant se tenait devant lui :
– Comment? Bonjour, Monsieur.
– Bonjour. Vous savez, ils font tous comme vous… il me faut toujours aller les chercher.
– Je ne vois pas bien ce que vous voulez dire, Monsieur.
– Eh bien! Je vais être plus clair. Nous manquons d’hommes aujourd’hui. Nous avons trop de femmes. Je ne tiens pas à perdre ma clientèle, vous voyez, alors je vous offre l’entrée.
Et comme soudain l’idée de retrouver Marc revint à l’esprit alcoolisé de Guillaume, il accepta de suivre le rabatteur qui entra dans le hall d’un immeuble, appuya sur un interphone en précisant : « J’ai trouvé », puis, au clic annonciateur de l’ouverture de la porte, s’engagea dans la cour pour rejoindre une maison à trois étages qui se trouvait de l’autre côté.
Guillaume, qui s’imaginait déjà de quoi il en retournait, ne fut pas surpris par les fenêtres peintes en noir. Il suivait tranquillement, se sentant heureux d’avoir été choisi pour compléter le manque d’hommes, ce qui signifiait qu’il devait dégager quelque chose d’assez sensuel pour que le rabatteur se dirige vers lui et lui propose d’offrir l’entrée (à moins qu’il ne fût seul en terrasse, ce qu’il ne parvenait pas à se rappeler – un vrai havre de paix ce bar, sa femme adorerait, vraiment).
Une fois à l’intérieur, on lui désigna les vestiaires et on lui offrit une serviette et un préservatif. Guillaume lâcha un « c’est tout? » sincère qui fit sourire : « Il y a tout ce qu’il faut à l’intérieur. »
Une fois dénudé, il se regarda dans la glace du vestiaire. Oui, il était pas mal. Encore fin et musclé, les abdos bien dessinés (sous une légère couche de graisse, certes, mais pour un fumeur et bon vivant comme lui cela représentait une sorte de miracle ;  il pouvait s’estimer heureux d’être si bien conservé). Il en ferait craquer plus d’une…
On lui avait parlé de cet endroit qui se nommait le Bel-Air. Il s’agissait du seul club libertin de la ville ; jamais il n’aurait imaginé s’y retrouver en suivant Marc, son collègue conservateur et si droit dans ses bottes, si tant est, bien sûr, que ce dernier faisait réellement partie des clients. Seule une exploration méticuleuse des lieux pouvait le révéler : il fallait donc bien y entrer. A cette seule évocation, Guillaume bandait. Il n’avait jamais trompé sa femme, ne comptait pas le faire, mais il restait un jeune homme de trente ans et devait bien se rendre à l’évidence : l’idée de la chair nue de belles personnes aguicheuses se frottant à son corps pendant que d’autres hommes et femmes copuleraient à ses côtés le rendait fébrile. Toujours en train de s’admirer dans le miroir (se demandant si ce dernier n’était pas un brin amincissant au vu du reflet de son sexe en érection), il s’avouait que participer à une partouze restait un de ses fantasmes principaux. Il avait aujourd’hui l’occasion de le réaliser.

Publicités

3 réflexions sur “Reflets. Guillaume

  1. Pingback: Une nouvelle livraison, une! | difference propre

  2. J’ai suivi avec plaisir la déambulation de Guillaume à travers les rues, siroté également une pression à la terrasse ensoleillée…
    Une évasion agréable, presque onirique…
    Bon, je me suis arrêtée là parce que pas invitée à « monter », mais je ne pense pas que moi-même m’y serais invitée de toute façon…
    Sourires dès le sixième paragraphe pour tous les  » il y reviendrait avec sa femme » quand j’ai deviné, avant Guillaume semble t-il,  » de quoi il en retournait « ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s