Reflets. Marc

Ce soir, Marc va tromper sa femme ou, du moins, il va essayer. C’est ce qu’il se dit en vérifiant que ses collègues fumeurs ne le voient pas partir.
Marc ne comprend pas pourquoi il ressent ce besoin de se prouver qu’il peut faire l’amour à une autre que celle qu’il aime. Il sait juste que c’est vital pour son couple, que, sans cela, il doute ou pense que sa femme lui ment quand elle lui dit qu’elle l’aime.
Sur les bords du canal, il se demande pourquoi aujourd’hui particulièrement son reflet n’apparaît  pas dans l’eau verdâtre. Ça aurait été le moment : Il a honte. Honte de ce qu’il s’apprête à faire. Honte de lui, de son corps, de son esprit malade. Si sa femme découvrait son vice elle le quitterait probablement ; elle aurait raison. Pourtant il va au Bel-Air en connaissant les risques : dans une ville de cette taille il est possible que des connaissances s’y trouvent. N’a-t-il pas entendu parler de l’endroit par Jean, lors d’un dîner? Sa femme lui avait évoqué le sujet en rentrant à la maison, dans la voiture. Elle avait dit : « Pauvres gens. » Et voilà qu’il se rendait au Bel-Air pour faire partie de ce qu’elle appelait des « pauvres gens »; il en est mortifié, non pas parce qu’il est en accord avec le jugement de sa femme, au fond chacun fait ce qu’il veut, mais plutôt parce qu’il envisage ce que cela lui ferait si elle apprenait qu’il s’y est rendu : son mari est un pauvre type. Pourtant il se dirige bien vers le Bel-Air, et ce n’est pas pour y boire un verre.
Il essaie de s’y retrouver dans le dédale des petites rues. Il avait bien regardé sur google map mais ce n’était pas si facile et, comme pour toutes ses tentatives précédentes, il est un peu perdu. « Tendu » avait dit Justine, la pute du carrefour Mermoz. Elle était gentille, Justine, mais pas au point de l’exciter assez, laissant un goût amer à son ultime expérience avec des putes : ils les avaient toutes essayées, « toutes » se résumant aux dix prostituées en activité dans la ville. A chaque fois la même histoire : impossible de bander. Elles devaient parler de lui car, devant son incapacité à l’exciter, Justine lui avait dit : « Toi, je sais qui tu es ». Il avait eu droit à une remise intégrale suivie d’une tasse de thé et d’une séance d’écoute attentive. 
Enfin, il est arrivé impasse Jean Manais. Marc s’engouffre dans le hall de l’immeuble et sonne à l’interphone. Quelqu’un demande « c’est pour quoi? » et il ne sait pas quoi répondre. Son silence satisfait l’interphone,  la porte de la cour émet un bruit signifiant qu’il suffit de pousser pour ouvrir, ce qu’il fait afin de rejoindre en deux grandes enjambées la maison du fond, comme un voleur.

 Il entre dans le salon, nu, une serviette autour de sa taille. La chaleur est agréable. Il y a des passages, mais ce n’est visiblement pas là où ça se passe. Il vagabonde dans la maison, découvrant des jacuzzis, un hammam, puis des chambres vastes et confortables, beaucoup de lits, pas mal de canapés, de grands rideaux de velours. Ambiance rouge, lumières tamisées,  style belle époque et, bien sûr, des corps nus qui s’ébattent par amoncellement de chair, parfois, ou par duo, trio, quatuor. Marc s’étonne et se rassure : il y a beaucoup de monde, il ne semble connaître personne. Autre surprise : tous paraissent appartenir à sa génération. Enfin, il bande un peu (pas beaucoup par rapport à ce que sa femme obtient de lui, mais c’est un début). Il est trop timide pour tenter une approche directe et se décide à entrer dans l’orchestre d’une vingtaine de personnes qui se caressent, se massent, s’embrassent, se sucent, se lèchent, se pénètrent, et chantent une excitation sexuelle intense à la tranquillité étrange. Marc tente de s’intégrer au chœur mais ne trouve pas de résonance, alors il décide de passer dans le hammam où une rencontre anonyme lui semble plus probable et simple.
Dans la moiteur immédiate de la vapeur, il avance parmi les corps d’hommes et de femmes éparpillés comme des statues dans un jardin à la française.
Supposant qu’il suffit de choisir une partenaire mais, étant trop inexpérimenté pour oser le faire, Marc décide de se poster au bout de la file d’attente pour voir. Il est l’appât cherchant volontairement à se faire gober cuisant doucement à la vapeur parfumée.

 Il était prêt à décider de partir, du hammam d’abord, où il étouffait, et du Bel-Air  ensuite, car la situation devenait sordide et ennuyeuse quand, enfin, une femme s’était approchée, l’avait attiré hors du hammam et emmené à l’étage dans une grande pièce couverte de matelas. Elle était gentille, patiente, et mimait l’excitation à la perfection car, il faut bien le dire, il n’avait pas été très brillant. Son sexe habillé de latex aurait plus fait penser à un Schtroumpf qu’à un vaillant soldat prêt à se lancer à l’assaut, mais elle continuait à faire comme si Marc était un dieu et que son contact suffisait à la faire frémir. Marc imaginait que cela faisait partie des règles et faisait comme s’il couchait avec Aphrodite ; cela l’aidait un peu. Puis Guillaume était arrivé, comme une fleur, au point que Marc continua son affaire en faisant comme si tout était normal. Il laissa Guillaume se joindre à lui et à sa partenaire. Il laissa Guillaume asséner une claque sur les fesses de la belle qui rugit de plaisir en se retournant pour embrasser son collègue tout en restant sur lui, son sexe à lui dans le sien. Il laissa Guillaume se coller à eux, l’attraper par les épaules et le tirer vers la femme, de sorte qu’ils formèrent un sandwich à l’Aphrodite au pain de collègues solidaires. Il laissa Guillaume l’entraîner et il éprouva réellement un plaisir intense accompagné de son collègue.
En sortant du Bel-Air, ils allèrent avec Aphrodite boire tranquillement une dernière bière. Ils riaient beaucoup en préparant leur alibi.

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2 réflexions sur “Reflets. Marc

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