Bus de cauchemar

Ce matin, en mal d’inspiration sur la vie, j’allais peu joyeuse vers une nouvelle journée de travail sans apport en sens ni en aspiration, et décidais, afin de profiter d’un retard que j’espérais assez long pour m’approcher significativement de la pause déjeuner, de prendre le bus, ce qui, en outre, me permettrait d’avancer de quelques pages supplémentaires le roman détestable que je m’efforçais de terminer tout en bénéficiant de la lumière printanière.
Le bus tardait à entamer l’amorce d’une approche mais cela me ravissait tant l’air d’après hiver promettait un éventuel printemps doux (en gros il faisait froid mais beau). Cela augurait aussi de belles et utiles discussions avec mes adorables collègues sur l’inconstance d’un tel moyen de transport, inconstance typique de Paris puisque, évidemment, tout est tellement mieux à Londres ou à Berlin, voire à la grande Pomme (mes collègues n’ont de cesse de vanter cette ville que je n’ai jamais visitée). Ma matinée commençait décidément bien.
Le bus arriva enfin, bondé, et ouvrit ses portes à l’avant pour avaler les vingt pékins et moi-même qui attendions encore tout frais devant l’arrêt ; il nous fallait trouver un espace propre dans le peu de place disponible à l’intérieur de ces boyaux où la nourriture humaine (et un chien) se stockait déjà jusqu’à saturation, et j’eu le privilège de dégoter un trou pour moi dans la zone pour les handicapés, attendu qu’il n’y en avait pas dans le bus pour se déclarer apte à revendiquer leur mobilité réduite. Collée contre une vitre et une rambarde perpendiculaire qui devançait les deux premiers fauteuils de la rangée de droite de l’arrière du bus, et considérant comme parfaitement inutile toute tentative d’extraire le livre de mon sac, je me décidai à regarder les gens. Je ne dois pas faire souvent :  j’eu l’impression de découvrir mes semblables. Etrange constatation en effet, le bus n’avait avalé que des femmes.
Une caractéristique : beaucoup de rondeurs. Je ne dirais pas surpoids ou obésité, non. Mais dans l’ensemble mes semblables affichaient une opulence adipeuse. A mes côtés deux personnes attirèrent particulièrement mon attention. Improbable était leur accoutrement. Elles avaient appliqué sur leur visage une couche épaisse de fond de teint qui, à l’inverse de l’effet normalement recherché, accentuait tous les défauts, laissait à voir des crevasses et de petits monticules. Celle de droite avait appliqué un rose fluorescent sur ses petites lèvres charnues tandis que sa voisine avait choisi un marron qui accentuait l’amertume des commissures pliées vers le bas. Celle-ci avait tiré ses cheveux auxquels une crème pailletée donnait un effet gras-brillant, l’autre s’était entichée d’une barrette rose encore plus fluorescente que ses lèvres (peut-être même phosphorescente). Le pire, dans ce tableau affreux, était leur regard bovin très marqué par l’abondance de mascara et de poudre sombre (bleu nuit peut-être).
Ne voulant pas trop laisser voir ma consternation, je me retournai (difficilement tant les formes rondes s’entassaient dans le bus)  pour découvrir à mon grand étonnement que les autres suivaient la même mode que mes voisines déjà décrites. Des tartines de généreux pain de campagne recouvertes d’une confiture épaisse de fond de teint. Des accoutrements décalés. Des maquillages trop visibles. Que se passait-il? Qu’arrivait-t-il à toutes ces femmes? Je me décidai à sortir du bus à la prochaine sortie – décidément j’étouffais – quand, soudain, je vis qu’une adolescente n’avait pas été contaminée par la mode du sur-poudrage. Elle était toute frêle, sans fond de teint, la peau très blanche, les cheveux blond clair. Ses yeux fixaient le sol. Elle devait comprendre ma stupéfaction et, donc, j’essayai d’établir un contact avec elle en la regardant avec insistance. Elle finit par lever les yeux vers mon sourire mais pour les rabattre immédiatement vers le sol.
Pourquoi donc est-ce que je l’effrayais ainsi?

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6 réflexions sur “Bus de cauchemar

  1. Pingback: A force de prendre le métro, me voilà en train d’écrire sur … le bus | difference propre

  2. Pingback: Bus de cauchemar, illustré par Aurélie Garnier | Rémy Mercy dans le métro

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