Non loin du pont de Brooklyn

Certains diront que je me suis trompé, d’autres que j’ai eu tort. Je répondrais que certainement je ne me suis pas trompé et que peut-être j’ai eu tort – écrire cela me grise : je n’aurais pas fait la distinction avant, comme si mes retrouvailles avec le français m’offraient une distance que je n’avais pas à l’époque où cette langue m’était maternelle. Peut-être me donnera-t-on tort, oui, d’avoir quitté femme, enfants, maîtresses, amis, travail, pays, brusquement et sans prévenir ; je suis mal placé pour me juger, et ma seule défense est de dire que ma vie maintenant me convient. C’est celle que je voulais. Il est aussi fort possible que l’on considère que j’ai fui… Je suis parti, oui ; je n’ai pas fui. Encore une fois, écrire en français après tant d’années m’éclaire sur les mots que j’emploie. Je comprends pourquoi je déteste le mot « fuir » et surtout sa conjugaison au participe passé « fui » : il y a ce manque d’accroche du « f » qui me semble insinuer un glissement permanent sur une base infinie, glissement justifié par cet oppressant « ui ». Si j’avais fui, je n’aurais pas pu rompre avec mon passé et me renouveler comme je l’ai fait. Je suis donc parti. Comme cela résonne : mes pieds dans les starting blocks, le signal, une forte poussée sur les jambes, se propulser sans se retourner, partir, quitter la base, donner toutes ses forces en direction du but que l’on s’est fixé : dans mon cas, devenir un autre.
Je suis presque arrivé au terme de ce voyage. Ce fut un travail long et fastidieux, une bataille interne dans un long moment de solitude, des efforts éprouvants marqués par la tentation d’abandonner, mais j’avais une méthode. Première étape : Montréal, pour perfectionner mon anglais. Parler et penser la langue comme un canadien. Deux ans pour y parvenir, puis passage aux Etats-Unis, à Boulder, Colorado, où j’ai étudié les modes vestimentaires les plus courantes, le style des classes moyennes, les sujets de conversations … Tout pour me fondre dans la masse. Après trois ans, j’étais toujours le français de Montréal malgré mon anglais parfait. Départ pour New York, destruction de mes papiers, puis, simulacre d’un suicide du haut du pont de Brooklyn… On m’a récupéré dans l’eau, diagnostique : amnésie. Interné dans une clinique pendant trois mois, affublé d’un nouveau nom que l’on m’a laissé choisir, puis la mairie m’a offert de nouveaux papiers, américains, et un boulot de réinsertion : balayeur… Personne ici n’a imaginé que je pouvais être autre chose qu’un américain amnésique. Et oui, je suis américain, amoureux de ma ville, comme tout bon new-yorkais ; je le suis pour tout ceux que je connais et que je rencontre à présent. Maintenant que je ne suis presque plus ce que j’étais, je peux regarder mon passé. J’éprouve le besoin de le faire en français mais ce sera la dernière fois : écrire ceci représente l’étape ultime. Après : je serai un autre. Le français me permettra de coucher sur cette feuille de papier les reliques de cet autre moi dans une langue qui n’est plus la mienne. Je plierai ensuite la feuille pour former un bateau que je livrerai au courant de l’Hudson, ce fleuve si cher à mon cœur. Mon passé sera noyé, l’encre se diluera et le papier se délitera. J’oublierai.

Je viens de passer deux heures sans écrire un mot… Tant de choses sont déjà effacées ! Je ne retrouve rien de mon enfance, ni de ma jeunesse. Un bloc de vide a remplacé tout souvenir de mes origines. Je m’en étonne et éprouve un sentiment de joie intense. Je suis donc arrivé à mes fins sans m’en apercevoir, comme si réellement j’avais été amnésique. Tout juste me vient à l’esprit une idée de ce que j’étais avant ma décision de partir… Je vais m’accrocher à ces bribes, les écrire, et tout sera fini. Nous habitions Paris, rue Georges Pitard. J’étais père de deux enfants, Cédric et Justine, marié à Catherine. Je la trompais, elle me trompait, mais nous restions unis. Il me semble que nous étions heureux… Ma situation professionnelle semblait se maintenir sur des rails ascendants même si je savais que je n’atteindrais jamais des sommets : j’étais un cadre moyen respectable. Nous avions beaucoup d’amis. Nous sortions beaucoup. Il m’est difficile de me trouver un reproche d’avoir eu tant de maîtresses. Au fond, c’était un mode de vie. La plupart d’entre elles doivent garder de moi le souvenir d’un mufle : je maîtrisais l’art de courtiser, de plaire et de charmer, mais n’ai jamais su quitter une femme sans indélicatesse.
Une fois, en plein hiver, j’ai rencontré une petite indienne qui se promenait sur les quais de Seine. Elle ne connaissait pas le français et baragouinait un anglais très approximatif. Pourtant, nous avons beaucoup parlé. Je me rappelle surtout son pouvoir d’attraction, la facilité avec laquelle nous badinions comme si nous nous connaissions depuis toujours. Elle donnait l’impression de repousser tendrement mes approches et ceci m’encourageait à les poursuivre. Au bout d’un moment, elle m’expliqua qu’elle devait partir et, avant même que je ne lui demande un rendez-vous, elle me le fixa. Mon désir pour elle s’en trouva si accru que j’acceptai sur le champ de la revoir le lendemain, et ce, malgré le lieu: 159 Avenue Paul Vaillant-Couturier – La Courneuve. Je crois que je n’étais jamais allé si loin en métro : Fort d’Aubervilliers, ligne 7. Il fallait ensuite marcher un bon kilomètre dans le froid au milieu des tours et de la zone industrielle, dans une atmosphère qui paraissait hostile au parisien que j’étais. Mais je restais motivé et avançais promptement, excité à l’idée de retrouver ma petite indienne. J’approchais du but et l’aperçu qui m’attendait sur le trottoir, tranquille, ne portant que son sari malgré la faible température. Cela renforçait l’image d’une petite déesse, là pour récompenser ma vaillante excursion. Je jubilais à l’idée de nos futures étreintes exotiques, j’arrivai enfin devant elle, et m’apprêtai à lui offrir mon meilleur numéro de charme pour atteindre ses lèvres… Elle me fit taire par la seule force de son grand regard noir. Elle prit ma tête de ses mains fluettes et chaudes, la tourna vers la droite pour que je voie… Il ne me reste que le son de sa voix :
« sivaana paarvatii aoura gahaicha, gnaana kaa janma hu’aa, kai li’ai aapa apanaa raastaa khodjané kai li’é »

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6 réflexions sur “Non loin du pont de Brooklyn

  1. Pingback: Illustration « détournée  de Non loin du pont de Brooklyn | «Rémy Mercy dans le métro

  2. Très belle nouvelle, en fait au moins 2 ou 3 non ? aperçus (sinon je vais faire qu’y penser) .

    Le coup de se tromper et avoir tort, la nuance, ça m’a fait penser à « adjectif » – je n’avais jamais pensé avant de me « remettre au français » (ha oui tiens au fait, une langue maternelle est toujours maternelle, comme ton anniversaire, ça me fait penser qu’un Israèlien a changé de langue maternelle, parce que l’hébreu moderne est une langue assez artificielle et dont les locuteurs avaient, à l’époque, presque tous une langue maternelle diffèrente, et donc ce russe, enfin juif russe, dorénavant Israèlien, pour écrire en Hébreu, langue maternelle, créer la littérature Isralélienne, a désappris sa langue maternelle d’origine, complètement, pour pouvoir écrire dans sa langue qu’il voulait d’origine – perso je trouve ça débile, mais j’ai pas d’idéal, ça doit être pour ça ), que le mot adjectif voulait dire d’un mot qu’on l’ajoutait à un nom.
    Mais sinon une chouette nouvelle. Je reposte sur DP ( et cross poste le commentaire aussi )

    J’ai rien compris à la fin. Mais c’est pas grave.

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