Recyclage – La vie en entreprise

Petit extrait de Bill deviendra Grand, roman publié il y a quelques temps. Cet extrait avait été écrit en 2008. J’ai dû adapter le texte (pour qui soit compréhensible hors de son contexte), et je n’avais qu’un BAT en pdf, ce qui n’a pas beaucoup aidé! Mais bonne lecture. 

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Il avait bien fallu retourner travailler.

Le fait d’associer contrainte et travail avait surpris Bill quand  il  s’était  réveillé  le  surlendemain  du grand bouleversement (il n’avait pas travaillé suite à ses frasques du lundi soir), car il s’était toujours senti motivé à l’idée d’aller à FINAMOB depuis qu’il y avait été engagé. Il aurait pu parler d’ardeur, et même dans les moments les plus difficiles, comme le départ de Bernard, la nomination de Paul Plantin et autres, il n’avait jamais éprouvé la mollesse de son corps et de sa volonté. FINAMOB ne lui correspondait peut-être plus. Pourtant, il s’était décidé à se lever, se laver, se préparer  pour  aller  remplir  sa  fonction  dans  son entreprise. Il était parti en retard, mais se souvenait d’une impression tenace et étrange : il récupérait sa pleine conscience, entrait dans le monde à nouveau, reprenait le processus de fabrication de lui-même.

Ce  n’était  pas l’ancien Bill  qui  partait  travailler. Et les réactions de son nouveau moi lui étaient encore inconnues. Que ferait-il ? Comment réagirait- il à la pression, aux réactions de la nouvelle direction, aux remarques de son équipe, à ce monde professionnel qui en somme lui était connu avant? Il  sentait  bien  qu’il  quitterait  FINAMOB,  qu’il était enclin à suivre une autre voie, celle tracée par Henri,  mais  il  se  résolut  à  entrer  dans  le  hall  de l’immeuble, à saluer le gardien, à jouer de son badge pour prendre l’ascenseur, à choisir non sans hésitation le bon étage… Les membres de son équipe se réjouirent à son arrivée.  Néanmoins,  il  remarqua  une  certaine perplexité ou peut-être une légère angoisse. Le désordre commençait à s’installer.

Après un jour d’absence, il avait reçu une masse de courriels   dont   quinze   du   nouveau   directeur   des opérations. Paul Plantin ne perdait pas son temps. Il convoquait Bill, de moins en moins cordialement, à venir  dans  son  bureau  pour  « redéfinir les axes stratégiques du service ». Il était alors dix heures du matin et trois courriels avaient déjà été envoyés par son nouveau chef, le premier à huit heures trente, le second à neuf heures trente, le troisième à neuf heures quarante-cinq, et tous trois pour la même raison que les douze messages de la veille : Bill était prié de venir dans le bureau de Paul. Il  semblait  que  ce  dernier  ne  se  déplaçait  pas beaucoup, autrement il aurait vu que Bill était absent la  veille.  Et  Isabelle,  qui  avait  accès  à  sa  boîte courriel, avait certainement dû le prévenir. Il demanda à son assistante pourquoi Paul n’était pas au courant de son absence. Elle lui assura avoir prévenu le directeur des opérations dès la première convocation,  par  courriel.  Elle  avait  renouvelé  la réponse  pour  chaque  courriel  jusqu’au  cinquième, puis elle avait téléphoné, mais n’avait réussi à joindre ni Paul, ni son assistante (l’ancienne de Bernard). À la sixième convocation, elle était montée au septième étage pour expliquer de vive voix l’absence de Bill à Paul. Selon elle, il ne lui avait pas laissé le temps de le faire, en lui coupant la parole pour dire : « Écoutez Isabelle, je n’ai pas le temps de vous parler. J’ai des choses  plus  importantes  à  faire  qu’à  entendre  les complaintes  d’une  assistante  quand  tout  le  service doit être repensé. Vous irez voir Liliane quand elle reviendra lundi prochain. » Selon Isabelle, toujours, Paul l’avait poussée dans le couloir, puis avait claqué la porte pour s’enfermer dans son nouveau bureau. Cette  précision  permit  à  Bill  de  comprendre  que Paul s’était installé dans l’ancien bureau de Bernard.

Il appela le directeur des opérations. Le fait de composer le numéro de Bernard pour joindre Paul était désagréable, car ces  chiffres  s’avéraient atrocement  associés  à  une  fonction,  non  à  une personne. Mais Jules n’eut pas le temps de creuser sa mini-découverte, car avant même la fin de la première sonnerie son nouveau chef décrocha.

« Ah !  Enfin !  Tu  es  là.  Bon.  Qu’est-ce  que  tu foutais hier bon Dieu ! J’ai essayé de te voir toute la journée !

– J’avais pris un jour de congé.

– Ah ! Tu aurais pu me le dire…

– Isabelle le savait. Elle a voulu te prévenir, mais tu ne lui en as pas laissé le temps… Elle t’a même prévenu par courriel.

– Attends, Bill, tu ne me parles pas sur ce ton. J’ai autre chose à faire que discuter avec vos assistantes. Quand vous avez quelque chose à me dire, vous me le dites  à  moi.  Et  puis,  j’aimerais  que  vous  soyez joignables quand vous êtes en déplacement. Pourquoi ton téléphone portable était éteint ?

– Je  te  l’ai  dit,  je  n’étais  pas  en  déplacement, j’avais pris un jour de congé.

– …

– …

– Je te l’accorde.

– …

– Tu  peux  passer  dans  mon  bureau  dans  cinq minutes ?

– J’arrive. »

Bill partit sur le champ. Dans les escaliers, il se mit à rire. Paul avait été nommé l’avant-veille et se prenait déjà pour un grand chef… La situation était ridiculement décalée. Il n’était plus dans la réalité, ce n’était pas possible. La suite fut pourtant encore plus formidable. Arrivé  devant  la  porte  fermée  du  bureau  du directeur des opérations, Jules s’aperçut, en regardant à travers la paroi vitrée située à côté de la porte, que Paul  était  en  entretien  avec  J.C.  l’informaticien. Comme il venait d’être convoqué, il s’imagina que l’attente serait de courte durée. Il attendit.

Chaque fois qu’il s’impatientait, il se disait que ce serait bientôt son tour, et qu’il ne servait à rien de redescendre si c’était pour remonter « dans les cinq minutes ».  Au  bout  de  trois  quarts  d’heures,  J.C. ouvrit la porte du bureau, le regarda d’un air dépité, s’avança vers lui et murmura : « Bonne chance. »

Son entretien avec Paul pour « redéfinir les axes stratégiques du service » se déroula sur trois bonnes minutes.

« Bon, à nous deux, avait dit Paul. Comme tu le sais, je viens de prendre le management des opérations. Et je veux, pour commencer, que chaque N-1 me fasse un check-up complet de son business.

– Veux-tu que l’on en parle tout de suite ? avait répondu Bill qui connaissait ses dossiers.

– Oh non ! Fini l’ère du vague, mon cher. Je veux du formel. À partir de maintenant, toi et tes collègues me ferez un weekly report, tous les lundis matin. Une règle à respecter : trois lignes par dossier, pas plus. Par contre, pour demain soir, je veux le détail.

– Pour demain ?

– Oui pour demain. Si tu avais été là hier, tu aurais eu  plus  de  temps,  mais  comme  tu  t’octroies  des congés sans prévenir…

– J’ai prévenu.

– Tu ne m’as pas prévenu moi. Et je te demande de le faire…

– Mais lundi soir tu n’étais pas encore « directeur des opérations »…

– Attends Bill, je te prie de baisser le ton avec moi. Tu pouvais manquer de respect pour Bernard, mais les  choses  changent.  Lundi  soir,  dès  cinq  heures j’étais   directeur   des   opérations,   et   en   tant   que directeur des opérations, j’étais ton responsable, et en tant que responsable, j’étais censé être au courant de ton absence. Compris ?

– …

– Bon,  je  te  laisse  faire  le  check-up  de  ton service… j’attends de le lire avec impatience. Tu as une si bonne réputation… »

 Bill lâcha un « Quel connard » retentissant dans l’escalier, même si la situation avait quelque chose d’amusant, tant Paul prenait sa tâche à cœur… Il  avait  donc  constitué  le  « check-up »  complet, aidé par Isabelle. Comme Paul n’avait pas été très précis  dans  ses  attentes  et  que  Bill  n’avait  pas vraiment  envie  de  le  revoir  tout  de  suite,  il  avait décidé d’être très précis, en d’autres termes de tout mettre. Ils rassemblèrent tous les dossiers du service : Jules rédigea une synthèse pour chacun d’entre eux, ce qui était facile – il demandait à ses collaborateurs de classer leurs dossiers de façon très précise – mais très long – il y avait quarante-cinq affaires en cours. Le tout fut terminé le lendemain vers neuf heures du soir. Par acquit de conscience, il alla voir si Paul n’était pas dans son bureau, et comme ce dernier était parti, il reporta au lendemain le transport de la masse de papier qui  contenait  les  documents  originaux  (il  aurait  été impossible de copier les quarante-cinq classeurs correspondant aux affaires en cours dans un délai si court). Il se rendait bien compte qu’il y avait de l’ironie de sa part à tout donner. Mais Paul avait bien employé ces termes : « Check-up complet. »

Son  attitude fut  sanctionnée  le  lendemain  matin quand Jules appela Paul pour lui dire qu’il montait les dossiers.  Son  chef  comprenait  que  Bill  eût  fini  sa synthèse (c’était le nouveau mot) tard, puisqu’il avait commencé tard, mais il aurait pu laisser les dossiers devant son bureau pour que lui – qui arrivait à huit heures – puisse les lire avant l’arrivée de Bill – qui arrivait plus tard… Aidé par Isabelle et Maryse, il monta les dossiers. Paul les accueillit avec un air condescendant.

« C’est ça que tu appelles une synthèse ?

– Tu m’as demandé un check-up complet, alors j’ai cru comprendre qu’il valait mieux mettre les documents qui expliquaient les décisions, et…

– Ne joue pas avec les mots. Tu m’avais très bien compris. Je voulais une synthèse.

– C’est  juste que nous travaillons dans l’immobilier. Les pièces justificatives sont essentielles, et dans les synthèses on y fait référence en permanence, j’ai donc pensé qu’il valait mieux les avoir sous les yeux.

– Ta ta ta… Tu ne vas pas m’apprendre ce que c’est que l’immobilier. C’est moi, le head of, je te le rappelle. Toi et tes collègues vous êtes tous pareils. Vous travaillez comme il y a cinquante ans. Pourquoi toutes ces pièces ne sont-elles pas numérisées ? Tous les dossiers devraient l’être. À partir de maintenant tous les dossiers le seront.

– Mais comment veux-tu que l’on numérise des dossiers sans avoir de scanner ?

– Voilà comment les passifs réagissent. Un peu de proactivité, bon Dieu ! Si on ne vous donne pas de direction, vous n’inventez rien. Ce n’est pas ça, un cadre. Et maintenant que c’est moi qui manage, je vais te dire que ça va changer, crois-moi. Et pour ta gouverne, j’ai envoyé un mémo hier pour indiquer que  toutes  les  photocopieuses  seraient  munies  de scanners, et ce dès lundi prochain. Merci de penser à les utiliser…

– Très bien. Merci de moderniser notre façon de travailler…

– Et dans deux semaines, tous vos dossiers doivent être scannés.

– O.K., mais le délai me semble un peu court. Il y a des milliers de pages à numériser, et…

– Vous avez des assistantes. Il faut bien qu’elles servent à quelque chose… Bon assez discuté, j’ai un travail, moi… »

Ainsi      expédiés, Isabelle, Maryse et Bill retournèrent à leur étage. Cette fois, c’est Maryse qui s’écria : « Quel connard ». Même la discrète Isabelle s’osa à dire : « Il aurait pu nous le dire avant, non ? ». Il ne leur reprocha pas  de  réagir  sans  pour  autant  les  encourager.  La situation ne tiendrait pas deux semaines : Paul était fou, cela se saurait vite ; il ne pouvait pas en être autrement. Monsieur Steinher, l’actionnaire, serait mis au courant : il se débarrasserait de lui.

 Le  lundi  suivant,  donc,  il  se  fixa  comme  tâche d’organiser la numérisation de tous les dossiers de son équipe. Mais dès dix heures, Isabelle l’informa que les trois photocopieuses de l’étage et les sept imprimantes laser (une par service) avaient été remplacées par une photocopieuse imprimante scanner. Un peu étonné, Jules alla voir J.C. qui lui expliqua que pour des raisons de productivité, l’ensemble des impressions seraient centralisées sur la photocopieuse, dont le coût à la page était trois fois inférieur à celui des imprimantes laser. Il avait été décidé en haut lieu que les services du sixième étage se partageraient              le nouveau petit bijou technologique… Au ton de J.C., Jules comprit qu’il n’approuvait pas les décisions de Dieu. L’informaticien expliqua que l’utilisation du scanner ne devait pas dépasser une demi-heure consécutive, car l’imprimante ne pouvait pas fonctionner en même temps  que  le  scanner,  et sa  mémoire  était  limitée. Tout  document  en  attente  d’impression  s’effaçait après  une  demi-heure.  Comme  l’imprimante  était utilisée  par  tout  l’étage,  les  impressions  cumulées pendant la demi-heure de numérisation nécessitaient une bonne demi-heure pour se faire… Heureusement, la  numérisation  pouvait  s’effectuer  à  la  chaîne  en utilisant un bac spécial qui permettait de scanner en une  minute  cinquante  pages  de  même  format.  Les documents   qui   ne   répondaient   pas   aux   normes devaient  être  reproduits  séparément  (il  y  en  avait beaucoup). Un logiciel avait été installé pour gérer les documents numérisés et les remettre dans l’ordre. La seule  véritable  difficulté,  une  fois  l’opération  de numérisation effectuée, était de retrouver les images dans le dossier « COMMUN » du serveur…

 Dans  ses  tentatives  pour  mettre  tout  le  monde d’accord, Bill comprit que personne n’osait  faire remonter  le  problème  à  Paul,  et  même  s’il  devait admettre que lui non plus ne le faisait pas, il sentait qu’il se chargerait de cette besogne à un moment ou à un autre, car toutes les plaintes du sixième étage lui étaient adressées, comme s’il semblait naturel à tous les chefs de service du sixième étage de venir lui faire des doléances en précisant : « Tu aurais dû succéder à Bernard. » Sa  journée  du  lundi  avait  donc  été  consacrée  à l’organisation de la numérisation et à la fixation des règles  d’utilisation  de  la  nouvelle  photocopieuse imprimante scanner… Il se le reprocha en ouvrant sa boîte courriel le lendemain matin : Paul lui demandait pourquoi il n’avait pas envoyé le weekly report. Et il  n’avait  pas  fini  de  lire  le  message  VI  (very important ?)  que  la  sonnerie  de  son  téléphone retentit. C’était le directeur des opérations.

« Quand je demande quelque chose, je tiens à être respecté, lui dit son chef d’un ton tranchant et sans autre préambule.

– Mais je viens de te donner les dossiers complets.

– Ce n’est pas la question. Une règle est une règle. J’attends ton weekly report pour midi.

Il raccrocha. Bill ne voulait pas en rester là. Il le rappela.

– Très bien, Paul. Tu auras la synthèse pour midi. J’ai juste une remarque. J’ai passé l’après-midi d’hier à organiser l’utilisation de la nouvelle photocopieuse. C’était l’anarchie. Comme la numérisation de tous les dossiers est incompatible avec la centralisation des impressions,   serait-il   possible  de  rebrancher  les imprimantes  laser,  du  moins  jusqu’à  la  fin  de  la numérisation ?

– J’ai cru comprendre en effet que tu avais usé de ton autorité pour ça. C’est bien, mais tu es chef d’un service, Bill, et je te demande de ne pas t’occuper de sujets  autres  que  ceux  qui  concernent  ton  service. Laisse l’optimisation des impressions aux gens compétents pour cela. »

Jules   faillit   demander   qui   étaient   ces   « gens compétents », mais il ne s’y risqua pas. Il recentra la discussion sur sa demande qui fut accordée. Soulagé, il  raccrocha  et  décida  de  se  concentrer  sur  son « weekly report », et comme il n’avait pour ainsi dire pas  suivi   du   tout   les   activités   de   la   semaine précédente,  il  appela  ses  collaborateurs  un  par  un dans son bureau.

Il  commença  par  Maryse,  un  peu  confuse,  puis Pierre, empêtré dans des détails de procédures, puis Rachida,  qui  comme  à  son  habitude  avait  besoin d’être  rassurée  malgré  son  excellent  travail…  Jean entra enfin dans son bureau. Il ne restait plus que lui pour terminer la synthèse ; Bill s’en réjouissait car il savait que   son collaborateur serait  précis et synthétique. Il était déjà onze heures ; il ne voulait pas donner à Paul de nouvelle matière à remontrance.

Jean  avait  à  peine  commencé  à  parler  quand Isabelle gratta à la porte du bureau pour annoncer :

« La photocopieuse imprimante scanner est tombée en panne. »

Bill s’emporta contre elle. Qu’est-ce que cela lui faisait ? Il y avait des gens compétents pour répondre à ce type de problèmes, il ne voulait plus en entendre parler…  Le  visage  d’Isabelle  se  décomposa,  elle balbutia que personne n’était au service informatique, qu’elle pensait qu’il aurait souhaité être au courant. Il s’en voulut et chercha alors à s’excuser mais il était trop tard. Il promit de s’occuper du problème après-midi… Il avait eu une crainte : celle de la voir se mettre à pleurer et de devoir passer encore plus de temps à la consoler. Il devait absolument finir son « weekly report » avant midi.

Isabelle, au bord des larmes, comprit qu’elle devait sortir. Une fois seul avec Jean, il inspira un bon coup et se retourna vers lui. Son collaborateur le scrutait dans un silence difficile à rompre.

« Ça va, Bill ?, finit par demander Jean.

– Oui, oui…

– C’est que… Excuse-moi de te le dire, mais tu as l’air bizarre en ce moment.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Eh  bien !  c’est  compliqué.  Il  y  a  une  partie « visible » dans ton attitude, et une autre un peu plus floue. D’abord on ne te voit plus. Même quand tu es là, on ne te voit pas. Je veux dire : tu ne nous parles plus. Et là, tu viens nous voir pour nous demander de t’expliquer  « ce  que  nous  avons  fait  la  semaine dernière ».

– Je sais, je sais. Ne t’inquiète pas, Jean, tout va rentrer  dans  l’ordre.  C’est  une  question  de  temps. Paul  change  radicalement  de  méthode  et  je  dois m’adapter.  Je  ne  veux  pas  que  vous  soyez  trop perturbé, et je comprends maintenant que j’ai fait une erreur  en  ne  vous  impliquant  pas  plus  dans  les changements… Là par exemple, je suis en train de faire un rapport d’activité de la semaine passée. C’est Paul qui le demande pour mieux suivre les dossiers.

– Pour mieux contrôler aussi. Il va mettre son nez partout,  c’est  ça ?  Il  va  vérifier  que  nous  sommes « productifs », et tout ? C’est quoi son problème ?

– Jean, ne t’énerve pas ! Paul vient d’être nommé directeur  opérationnel  de  FINAMOB,  et  il  va  lui falloir   quelques   semaines   avant   de   prendre   ses marques. C’est normal.

– Mais toi, tu n’aurais pas fait ça.

– Quoi ? Que veux-tu dire ?

– Si tu avais été directeur des opérations.

– Je ne sais pas car je ne le suis pas… Restons-en là,  si  tu  veux  bien.  Pour  l’instant  nous  devons terminer le rapport… Alors, comment ont avancé tes dossiers la semaine dernière ? Si nous commencions par  le  bon  vieux  dossier  des  primeurs  de  la  rue Daguerre ? »

Jean avait comblé les espérances de Bill, il avait été synthétique et précis. En sortant du bureau, il avait obtenu  la  promesse  d’un  déjeuner  d’équipe  pour  le repas de midi. « Ce sera l’occasion de ressouder tout le monde », avait-il dit laissant Bill terminer le rapport.

À onze heures quarante-cinq, il ne restait plus qu’à relire le texte avant de l’envoyer à Paul. Ce dernier appela  à  ce  moment  précis  pour  faire  « un  point d’avancement ».

« Juste le temps de le relire et je te l’envoie, avait dit Bill.

– Bien. Je l’attends avant d’aller déjeuner. Je te propose de venir avec moi ?

 – Merci  pour  l’invitation,  mais  je  ne  peux  pas ; aujourd’hui, j’ai promis à mon équipe de me joindre à eux… On remet ça ?

– Oui, oui… Je t’appelle quand j’ai lu ton rapport.

– Avec plaisir… »

La  conversation  presque  cordiale  avait  étonné Bill. Peut-être la fin du calvaire ? Pourtant c’est là que tout s’était gâté. Au  moment  où  il  ouvrit  sa  boîte  courriel  pour transmettre le rapport à Paul, une coupure de courant plongea le sixième étage dans l’obscurité et son écran émit  un  bruit  sec  et  métallique  avant  d’expirer  et sombrer dans le silence. L’image  du rapport s’évanouit en même temps que l’espoir de l’envoyer avant midi. Renseignements pris auprès d’Isabelle, il s’avérait qu’ils avaient tous été prévenus par courriel dans la matinée qu’une coupure générale de courant aurait lieu à midi et demi. Bill ne l’avait bien sûr pas lu puisqu’il  était  avec  ses  collaborateurs.  Et  puis  de toute  façon,  cela  n’aurait  rien  changé : il  n’était qu’onze heures cinquante, soit quarante minutes plus tôt que l’heure annoncée.

Décidant de ne pas céder à la panique, celle de ne pouvoir tenir ses engagements envers Paul, il renonça à partir déjeuner avec son équipe, leur demanda de lui remonter   un   sandwich,   et   décida   d’attendre   le rétablissement  du  courant  pour  envoyer  le  fameux « weekly report ». Après  quelques  minutes  passées  seul  dans  les couloirs du sixième étage – ils s’étaient vidés presque instantanément  après  la  coupure  de  courant  –  il regretta sa décision. Que          pouvait-il faire sans ordinateur et sans électricité ?

Il  alla  voir  si  par  hasard  la  machine  à  café fonctionnait,  mais  la  pauvre  bête  semblait  avoir expiré avec la lumière. Elle gisait dans l’obscurité, encore  chaude  de  tous  les  cafés  produits  dans  la matinée. Bill ne put s’empêcher de penser « Elle se repose,  la  pauvre »,  en  s’amusant  d’éprouver  une certaine affection pour un tel objet. Il se sentait maintenant de plus en plus seul dans la semi- obscurité   des   couloirs   éteints.   Le   sentiment  de solitude croissant se combinait avec celui d’avoir été assez stupide pour rester, d’avoir mis l’urgence de la remise  du  rapport  avant  celle  de  s’aérer  avec  ses collaborateurs. Et soudain, il entendit la soufflerie.

Quelque chose d’électrique fonctionnait malgré la coupure de courant. La curiosité aiguisée, Jules alla en direction du bruit, comme attiré par la dernière preuve de vie du sixième étage de FINAMOB. C’était la photocopieuse imprimante scanner. Celle qui était en panne… Elle était pourtant allumée, soufflait régulièrement un air chaud ; son écran digital produisait un halo fantastique qui attira Bill, au point qu’il commença à caresser le capot ronronnant ; elle l’avait dompté. Aujourd’hui encore, c’est le souvenir qu’il a de ce moment, celui d’avoir été dompté. Combien de temps était-il resté à s’occuper du monstre ? Il ne sait pas. Il se souvient juste qu’au bout d’un moment, il avait pris conscience de la situation, reculant brusquement, horrifié par le vide qui l’avait envahi à l’approche de la machine. De loin, il avait regardé le halo de lumière, puis s’était mis à rire de la peur qu’il venait de ressentir pour une photocopieuse qui, même alliée à une imprimante, un scanner,  et  une  technologie  de  pointe,  restait  une machine assujettie à l’homme. La  situation  était  de  plus  en  plus  comique.  Le courant  du  sixième  étage  avait  été  coupé,  et  la machine  supposée  être  en  panne  restait  allumée… « Où va le monde ? » s’amusa à s’écrier Jules.

Il partit en direction du septième étage, imaginant qu’il pourrait toujours croiser Paul et demander un délai supplémentaire, mais là encore il ne rencontra personne.  Tout  le  monde  était  certainement  parti déjeuner. Un  peu  dépité,  il  se  demanda  ce  qu’il  pourrait faire, et comme la coupure avait été annoncée par le service informatique, il imagina qu’il trouverait J.C. au  cinquième  étage,  dans  le  local  qui  abritait  les serveurs. Il partit donc chercher de la compagnie.

 Dans les escaliers, Jules pensa que Paul comprendrait le délai supplémentaire imposé par les circonstances. Il se rassura et s’amusa presque de son inquiétude  démesurée.  Tout  allait  s’arranger,  il  en était convaincu. Il s’adapterait, et si les méthodes de la nouvelle direction s’avéraient radicalement différentes de celles de Bernard, n’avait-il pas à y gagner, lui ? Il devait reconnaître n’avoir considéré son activité professionnelle que sous l’angle proposé par son ancien mentor. Aborder une nouvelle façon de voir lui donnerait l’occasion de se dépasser, de montrer  sa  capacité  à  s’adapter,  d’améliorer  ses compétences… Il avait vraiment pensé à cela pendant qu’il descendait les escaliers. Il s’était attaché à l’idée qu’il pourrait surmonter cette petite épreuve imposée par les évènements.

Les cinq membres de l’équipe informatique s’activaient effectivement dans le local du cinquième étage. Ils devaient changer le serveur principal avant quatorze heures. La coupure générale était liée à cette opération, car les circuits électriques de FINAMOB avaient mal été conçus et personne n’avait jusqu’alors signé  l’investissement  de  « découplage » ;  Bill  ne chercha pas à comprendre le terme mais J.C. paraissait assez angoissé par la difficulté de la tâche délicate,  et  il  s’inquiétait  de  la  relance  du serveur qui se ferait sans phase de test. En  temps  normal,  l’équipe  serait  revenue  un samedi pour installer le nouveau serveur et faire tous les tests liés, mais Paul avait imposé le changement de serveur dès réception, ce mardi. Chose étrange, l’équipe informatique venait de lui être rattachée, ce qui  semblait  complètement  absurde  à  JC.  Bill  ne s’en étonna pas. Au fond, il n’en était plus à chercher une   logique   à   ce   qui   pouvait   se   passer   chez FINAMOB. Le directeur des opérations n’avait rien voulu  entendre  sur  les  risques.  « C’est  lamentable, précisait J.C., on risque de tout planter. Pourquoi ? Je te  le  demande ?  Pour  ne  pas  payer  des  heures supplémentaires… Ils vont tout foutre en l’air avec leur obsession des profits. » Il avait donc été décidé de commencer les opérations à midi trente pour ne pas trop gêner les autres services. Pourtant, Paul avait appelé J.C. pour lui donner l’ordre de couper le courant immédiatement avant midi. Le responsable informatique s’y était opposé, mais devant l’énervement du directeur des opérations il avait fini par plier…

Une nouvelle raison d’ébranler Bill. Paul avait demandé la coupure générale juste après leur conversation téléphonique, donc conscient des conséquences  sur  l’envoi  du  rapport !  Était-ce  du harcèlement moral ? Que voulait-il ? Pousser Bill à la faute ? Cette fois, il ne put contenir sa rage. Il remonta au septième étage dans le but d’attendre Paul et de le remettre définitivement à sa place.

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