Recyclage – Il faut vivre !

Scène écrite il y a quelques années… il n’y a jamais eu de suite, même si le canevas de la pièce me hante parfois.

Bonne semaine.


H1 et F1 : un couple / H2 : le meilleur ami de H1. Après le repas. Un mardi soir. 

H2, à H1 – Eh bien! tu m’étonneras toujours avec tes inventions. Tu trouves sans cesse de nouvelles combinaisons d’épices, de goûts, d’odeurs! Et puis, sincèrement, c’était beau à voir!

F1 enthousiaste, mais parle sans excitation, à H2  – Oui, hein? La cuisine est son domaine… tu n’imagines pas : quand il prépare le repas, celui-ci par exemple, mais encore n’importe quel repas, le plus simple des repas, du genre celui de tous les jours, quand il prépare le repas, donc, ne serait-ce qu’une salade, ou même des pâtes – et à plus forte raison un dîner de fête comme ce soir – la cuisine devient littéralement son domaine. On n’y entre pas. On n’y entre plus. Il s’isole et prépare en secret ses recettes magiques. Quel autre terme : magique.

H1 – Oui, bon… ça va. N’exagère pas…

Temps.

F1, à H2 – J’exagère?

H2 – Non!… Il est modeste, avec ça. (à H1) Tu es modeste? Je ne t’ai pas toujours connu comme ça. En fait, pour être franc, je ne te connais pas du tout sous cet angle! En général je te trouve plutôt réaliste.

H1 – Je suis réaliste; et vous êtes… des fanatiques.

F1 – Je le revendique. Je suis fanatique : de toi et de ta cuisine… De tout toi.

H2 – L’amour… moi aussi, dans une certaine mesure – bien sûr – , je suis fanatique! Mais réaliste aussi : ton repas était excellent. Je ne comprends pas ton incapacité à accepter nos compliments.

H1 – Alors merci.

Pause.

F1, à H2 – Et puis ne t’avise pas de lui demander ses secrets! N’essaie surtout pas de savoir comment il fait, comment, pour lui, tel ingrédient se trouve naturellement associé à tel autre alors que toi, moi, ou n’importe qui d’autre, nous ne pourrions pas avoir ne serait-ce que l’idée d’un tel mélange…

H2, à F1 – Nous n’avons pas son pouvoir d’imagination culinaire!

F1 – …Non. Et nous ne l’aurons jamais : Si tu lui demandes, il se renferme. Il dit : »c’est comme ça »…

H2 – c’est son jardin secret.

H1 – J’en ai au moins un.

F1 – Et je suis heureuse de te le laisser. Quel plaisir tu nous procures ainsi! Au fond, je ne veux pas en savoir plus. (allusive) La jouissance me suffit!

H1 – Je voulais peut-être dire que j’en voulais d’autres?

Pause

H2 – Ce que tu peux être violent, parfois.

H1 – Je t’ai fait venir pour cela – être violent. J’avais envie de partager mes rêves, avec vous deux. Ces rêves sont violents à réaliser et je voudrais… que c’est bête, ce conditionnel! Comme s’il y avait un « si » caché… non, donc: je veux les réaliser. Avec violence.

F2, gênée, essayant d’expliquer du regard que H2 est là– Mais…

H1 – Laisse-moi continuer. J’ai joué mon rôle d’homme aimant et d’ami sympathique toute la soirée… Maintenant, passons au dessert.

H2, ironique – Charmant. (singeant H1) « J’ai joué mon rôle toute la soirée »… ça va pas mon vieux! Alors comme ça, tu as été hypocrite pendant tout le repas… tu nous prépare un dîner succulent pour en arriver à nous dire que tu jouais la situation… Charmante soirée… (sincère) qu’est-ce qui ne va pas?

H1 – Mais je joue depuis des années; vous jouez aussi depuis des années. Arrêtons de tricher. (temps.) Je vais vous dire ce qui ne vas pas : je ne peux plus contenir cette rage en moi, cette incompréhension de nous. (à H2) Et dans nous je t’inclus aussi… Je pends peur du vide qui galope en moi, qui s’empare de mes synapses, qui englobe mes neurones au point que je les sens proche de l’anéantissement…

H2 – Tu as trop bu. Le vide prend d’assaut ton cœur, aussi.

H1, il rit – Mon coeur n’existe plus depuis longtemps. (temps.) Il ne restera bientôt que mes fonctions vitales, je veux dire : nos fonctions vitales. Nous resterons englués sur une toile d’araignée monumentale, construite par nous, pour nous… tout petits insectes attendant la piqûre fatale et libératrice.

F1, doucement, désemparée, à H2 – Excuse-le. Je ne sais pas ce qu’il a, ce soir.

H1 – Mais tu vas le savoir. Ne t’inquiète pas. Vous allez le savoir tous les deux. L’écroulement du capitalisme ne se fera pas sans révolution – C’est bien cela? Vous le pensez tous les deux… Eh bien! imaginez bien ceci : je veux que notre capitalisme s’effondre.

H2 – Arrête! C’est banal; c’est trivial! Ce n’est pas digne de toi.

H1 – Laisse-moi ma trivialité. Je l’assume.

H2 – Dis ce que tu as à dire. Finissons-en… Après tu iras te coucher et demain, ça ira mieux.

H1 – Nous sommes d’accord sur le premier point : je veux en finir. Définitivement… Après, je n’irai pas me coucher: Je partirai. Mon sac est prêt, là, dans l’armoire. Après, ce sera fini.

F1 Le prend avec hauteur, apparemment calme, comme si H1 assénait des sottises – Qu’est-ce que tu racontes. En finir avec quoi? Avec moi, c’est ça?

H1 – Oui, enfin… non. Je veux en finir avec nous. (Pause.) je ne peux plus. Je n’arrive plus… Je suis obsédé par cette idée fixe. Cette idée fixe… depuis… (un peu dépité) Ah! depuis deux jours… Il faut que cela cesse. Je veux arracher tous les liens qui aplatissent nos vies. Je veux te libérer. Je veux le libérer, lui aussi. Je veux vivre.

F1 – C’est puéril… tu ne m’aimes plus, c’est tout. Je ne sais pas comment c’est arrivé… je voyais bien que quelque chose n’allait pas… depuis deux jours… cette légère froideur dans ton regard… je ne sais pas… quelque chose que je ne n’arrive pas à nommer – il doit y avoir un mot pour ça? Non? Bref, j’ai imaginé que tu étais fatigué : le boulot; oui, c’est ça que j’ai pensé… J’ai redoublé d’attention pour toi… et je n’ai rien vu! Tu t’es rendu compte que tu ne m’aimais plus. C’est ça que tu veux me dire? Tu n’assumes pas. Alors tu mâches de grands mots… comme un enfant…

H1 – Mais je veux être un enfant! Et puis, ne te trompe pas : je t’aime. C’est bien pour cela qu’il faut tout arrêter avec que l’on ne se détruise…

F1 – Arrête! Tu m’aimes alors tu me quittes. C’est si facile! Si… romantique. Monsieur joue le beau rôle!

H1 – Ce n’est pas ce que je veux dire. Ma décision ne remet pas en cause notre amour. C’est venu comme une évidence, il y a deux jours. Je n’ai…

F1 s’interrompant sans s’emporter. CALME– C’est un caprice alors? Un caprice! Nous formons un couple depuis huit ans et en deux jours, tu retournes tout. Sans parler, sans laisser la place au dialogue? (prend H2 à témoin) Comme cela! Il y deux jour une étincelle crépite dans ton cerveau et du prends conscience subitement que nous, c’est du vide! Mais au nom de quoi? Dis-moi? Qu’est-ce qui ne va pas? On doit bien pouvoir échanger? (Pause.)Ce n’est qu’une passade. Tu broies du noir, voilà tout… Laisse-nous tout de même une chance de…

H1 – Non.

F1 souffle mais n’est pas découragée.

H2 – Bon, ça va maintenant. Je n’ai rien à foutre ici. Je suis désolé d’être là. Je suis en carafe… je me casse. Je pars.

H1 – Tu restes.

H2 – Quoi?

H1 – Tu restes. Tu seras mon témoin. Je veux que ce soit toi.

H2 – Tu es malade, mon vieux. Je ne veux pas être ton témoin!

H1 – Alors sois son témoin. Si tu pars, ce n’est plus pareil. Personne n’entendra. Elle, elle ne peut pas. Je te fais confiance. Tu seras la mémoire.

H2 se prépare à partir– Je répète : tu es malade. je me casse, je ne vais pas… Appelle-moi quand tu t’es calmé… salut.

F1, l’interrompant, avec un léger signe de faiblesse, mais ferme – Reste. S’il te plaît. Reste. Pour moi.

H2 reste.

H1 – Bien. De toute façon, j’ai des choses à te dire à toi aussi…

Silence. H1 ne parle pas. 

F1 – Eh bien! Vas-y. J’ai la conscience tranquille. Je suis triste; je ne comprends pas ce que tu veux, pourquoi tu le veux, mais je sais que je t’aime… Alors dis-moi ce qui ne va pas. Peut-être, je veux l’espérer, peut-être allons-nous trouver la solution; ensemble, tous les trois…

H1 – Je ne le crois pas. Je ne l’espère pas, car je ne veux pas l’espérer. Ce que je veux : ma liberté, mais pas seulement. Je le répète : je veux vous libérer de moi, aussi. Tu vas me prendre pour un fou, encore, car je vais vous raconter comment j’en suis arrivé là. Il s’agit d’une étincelle, oui; mais pas d’un caprice. Il y a une différence, une différence qui peut être taxée de triviale, encore, car je suis accusé de ce défaut : l’étincelle, parfois, s’embrase et surgit alors une flamme; et cette petite flamme toute frêle peut dans certaines conditions s’enthousiasmer, et brûler toute cette matière inerte accumulée en nous; avec un peu de chance, tout cela  forme un grand feu lumineux qui éclaire avec une évidence fulgurante le chemin à suivre. Ce n’était pas si facile : combien d’étincelles ont crépité en moi avant que l’une d’entre elle ne parvienne à devenir flamme?  Je sais maintenant que des flammes ont été allumées, plusieurs fois, pour mourir rapidement… mais pas cette fois… Cette fois, tout s’est enflammé et brûle encore. J’ai décidé d’alimenter ce feu qui me guide… Oh non! Ce n’est pas un caprice; c’est une illumination. (Pause, H2 et F1 le regardent, interdits.) Comment c’est arrivé, donc. Encore une fois, c’est trivial… Une petite chose; toute petite. Un rien. Oui… Pourtant les conséquences en sont grandes… Il y a deux jours, je me suis réveillé avant toi. Nous nous étions couché tard, alors j’ai décidé de te laisser dormir. Je me suis levé et suis allé faire le marché. Seul… Il y avait si longtemps… Je marchais dans les allées, et je regardais les étals de fruits, de légumes, de fromage… Je voyais les couleurs, je sentais les odeurs… Mes sens se trouvaient en alerte et j’étais heureux de percevoir mon environnement comme un tout, comme si je faisais partie de ce tout. Je me sentais vivre. Oui, c’est cela : je me sentais vivre grâce à l’odeur des poivrons!… La fragrance délicate des poivrons… je crois que c’est elle qui a tout déclenché… Je l’ai trouvée si tendre, si… je ne sais pas… il n’y a pas de mots pour ça… un pur moment de vie… c’était comme si elle m’imprégnait, comme si je la laissais entrer en moi. Une sensation exquise et grandiose de… allez, disons le mot … de communication. (Pause. H2 rit nerveusement. H1 ne réagit pas. F1 attend la suite; à H2) Ne ris pas, (puis à F1) parce que c’est justement là, soudain, que j’ai pris conscience que je n’éprouvais jamais rien de la sorte quand tu étais avec moi… Je ne veux pas dire que je ne suis pas heureux avec toi ; au contraire, nous sommes heureux; nous connaissons une certaine forme du bonheur… Ce que je veux dire, là, maintenant: j’ai pris conscience – pourquoi à  ce moment là ? – que quand j’allais au cinéma, à l’opéra, à une exposition, ou autre, quand je lisais un livre, un journal, quand je prenais le train, le métro, quand je me baladais, quand je mangeais, quand je me douchais, quand je cuisinais, quand je faisais la vaisselle, j’étais plus présent quand tu n’étais pas là… Je ressentais plus de choses… (Pause.) Je n’ai pas les mots pour expliquer… C’est pourtant si clair en moi… mais je ne peux plus partager avec toi… Ce n’est pas possible. Il me faut exister par moi-même pour me sentir vivre... (H1 cherche ses mots)

F1 le regarde fixement.

H2 profite de l’hésitation de H1, ironique –  Et alors tu as prémédité ce dîner… Tu m’as invité pour me raconter tes salades… oui, c’est le mot, n’est-ce pas? … Pour que je sois témoin de ta rupture… Tu es plus malade que je ne le croyais. Je me souviens maintenant: tu m’as invité dimanche matin, il y a deux jours… tu m’as appelé tôt. Je dormais… tu m’as réveillé, et tu m’as proposé de venir dîner chez vous. Tu étais joyeux. Je me souviens parfaitement de cela… je ne pouvais que ce soir, alors tu m’as dit : « qu’à cela ne tienne! J’ai hâte! »… tu devais être dans ta phase aiguë d’illumination…

H1 – Pas seulement.

H2 – Pas seulement quoi?

H1 – Je ne t’ai pas seulement invité pour que tu sois le témoin de ma rupture.

H2 – Quoi encore? Tu n’as pas fini?

H1 – Je viens juste de commencer.

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