Comment j’ai rencontré Jeanne

Encore un Extrait de Bill Deviendra Grand. Comme j’ai retiré le livre de la publication, je vous offre quelques pages que j’aime beaucoup. 

Bonne lecture

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Par quoi commencer ? Tu sais que cette année je n’aurai pas à organiser de cérémonie commémorative pour la mort de mon grand-père, dont l’anniversaire de la mort est le 21 janvier. Oui, le 21 janvier il y a cinq ans… Ce n’est pas étranger à ma rencontre avec Jeanne. Je ne t’ai jamais proposé de venir à cette cérémonie depuis que nous nous connaissons ; tu te souviens certainement que je détestais ces cérémonies… L’inconvénient avec les grands génies, nobélisés et immortels de surcroît par leur appartenance à l’Académie française, c’est que l’on doit célébrer l’anniversaire de leur mort sans se soucier du travail de deuil éventuel de leur famille. Jules Manier, mon illustre grand-père, était comme tu le sais, prix Nobel de physique et membre de l’Institut, cumulant Académie des sciences et Académie française… Il a donc le droit à un petit article dans le Figaro tous les 21 janviers depuis sa mort, et jusqu’à l’année dernière, on me demandait de réunir une foule de grands cerveaux pour lever un verre à la mémoire du grand scientifique, du talentueux écrivain, et aussi pour sa contribution majeure dans la rédaction du dictionnaire – de la lettre D (ses débuts à l’Académie française) à la lettre G (sa disparition).

Tu sais comme j’aimais mon grand-père. C’était plus un père pour moi qu’un grand-père. Je lui dois tout. Mais je ne suis pas certain qu’il aurait aimé cet acharnement. Il était si simple ! Mais bon… Les grands cerveaux, et surtout Monsieur le secrétaire perpétuel, s’acharnaient à me demander d’organiser ce petit cocktail commémoratif. L’avantage, quelque part, c’est que le 21 janvier, c’est aussi la date anniversaire du régicide de Louis XVI… Alors, les cerveaux aristocrates (et il y en a beaucoup dans la communauté des cerveaux) se rendaient à Saint-Denis plutôt qu’à ma petite cérémonie. Mais il en restait pour venir ! Je devais me tenir droit et respectueux. Il me fallait affronter leurs regards méprisants sur la dégénérescence de l’illustre famille Manier, qui comptait tant de scientifiques, d’hommes de lettres, de politiques et de militaires… De cette grandeur il ne restait plus qu’un fils hippie (car tout le monde était bien sûr au courant des frasques de mon père) et un petit-fils cadre dans une société immobilière… Si tu savais ce que c’était ! Quand je dis « cocktail commémoratif », j’approche de la vérité. Les vieux cerveaux, devenus parfois gâteux, semblaient heureux de leurs retrouvailles tremblantes, et les discussions tournaient moins sur la science que sur les difficultés de l’âge : dentiers, déambulateurs, dialyses, piles pour le cœur, cancers divers et variés… Certains parlaient du bon vieux temps où leurs découvertes, maintenant passées dans la vie courante, étaient majeures.

L’année dernière, le point culminant a été atteint ici même! J’avais en effet organisé le goûter commémoratif à la salle Pleyel, dans le foyer. Charles Corvier (un ami « intime » de notre président de la République), m’a alors affirmé que Jules Manier pourrait être, si certaines conditions étaient réunies, « panthéonisable ». Son charabia signifiait, je crois, que Grand-père était éligible, mais quant à l’éventuel transfert de ses cendres, il fallait attendre quelques années… Bref, des paroles vides, qui ne me touchaient nullement ; je sais bien, moi, que Grand- père n’avait que faire des honneurs posthumes. C’était un homme du présent… Je me souviens avoir ri pendant la tirade de Charles Corvier. Il l’a mal pris, et a dû croire que j’étais ivre. Il était risible pourtant, ce politicien. J’imaginais en effet le transfert des cendres de l’illustre Jules Manier au Panthéon, dernier clin d’œil astucieux de Grand-père au monde. Sais-tu pourquoi ? Mon grand-père était spécialiste de l’étude des propriétés physiques du carbone… Il a demandé à être incinéré… Puis, selon ses instructions, j’ai dispersé ses cendres dans le parc de Chantilly dans des endroits très précis : dans le jeu de l’oie, trois- quarts sur la stèle 10 et le quart restant sur la stèle 57. J’ai accompli les dernières volontés de Grand-père seul, sous une pluie glaciale… Autant dire que les particules de carbone, justement, ont été bien absorbées depuis cinq ans par la nature… Imaginez le travail pour les récupérer et les transférer au Panthéon ! J’aimerais bien que l’on vienne me voir un jour pour me demander des comptes… Enfin, bref, je riais seul, car tout le monde s’était détourné de moi. Je riais de plus en plus. Je pensais qu’il fallait trouver un moyen de renvoyer les vieux cerveaux dans leurs bocaux, pour étude. Je riais peut-être aussi un peu de dépit. J’aurais voulu être seul. Enfin, j’éprouvais de plus en plus de difficultés à réprimer mon rire. Peut-être que j’étais un peu ivre. Je ne sais plus. En tout cas, je me rappelle que mon regard se perdait dans le vide. Je m’isolais comme je pouvais. J’attendais que mon supplice se termine quand une belle voix toute douce m’a réveillé: «c’est vous l’interprète ? »

Tu te souviens Jeanne ? « C’est vous l’interprète ? » ! Je peux te dire que tu m’as surpris ! J’ai tenté d’expliquer que non, je n’étais pas « interprète », que… Mais elle m’a coupé : « Jeanne Raman, pour vous servir. Vous savez, du moins moi je sais, que pour bien jouer, il faut s’imprégner de la musique. Vous ne faites rien de bon, là ! » Ah ! Jeanne… J’ai compris alors pourquoi j’avais l’impression de l’avoir déjà vue. Je la connaissais déjà comme chef d’orchestre ; comme toi, François, je l’avais déjà vue diriger plusieurs fois, entre autres à la salle Pleyel où nous étions. J’étais confus. Je ne sais pas pourquoi j’imaginais qu’elle avait un concert ce soir-là, et que ma petite cérémonie la dérangeait. Il était déjà six heures du soir, et nous envahissions encore les lieux… Mais déjà je l’aimais… Oui, Jeanne, je t’ai adorée tout de suite ! Ton apparition a changé ma vie. Tu le sais, ça ? Oui, bien sûr, tu le sais… J’ai donc précisé mon identité, mon lien avec Jules Manier, et mon intention d’abréger la cérémonie qui n’avait que trop duré. Je disais tout. C’était si facile ! J’expliquais que je détestais ces commémorations, que mon grand-père n’aurait pas voulu cela, mais que je me sentais obligé ; que je ne savais pas comment arrêter ces stupides cocktails commémoratifs, et surtout celui-ci ; que c’était la dernière fois que je me laissais convaincre de l’organiser, et que l’année suivante, il n’y en aurait plus. Je voulais pour l’heure me débarrasser des vieux cerveaux qui envahissaient la salle Pleyel pour qu’elle puisse jouer sa musique en toute liberté… Elle me répondit simplement : «Attendez un quart d’heure; buvez pour vous éclaircir la voix. J’arrive ! » Et elle disparut.

Je ne savais que penser de cette rencontre, ni de ces instructions : boire pour mieux chanter… J’étais dans un tel état qu’une coupe de champagne supplémentaire ne pouvait pas me faire de mal. J’allai me resservir. Je restai près du buffet pour pouvoir remplir ma coupe à volonté…Les minutes se suivaient et elle ne revenait toujours pas, me laissant seul au milieu du murmure chevrotant du corps scientifique du troisième âge. Soudain, les premières notes de la Cinquième Symphonie de Beethoven retentirent. Ta ta ta taaaa ! Les musiciens de l’orchestre entrèrent dans le foyer. Ils jouaient debout, Jeanne marchait en tête. C’était très amusant. La quatrième note s’étira indécemment, puis l’orchestre reprit très lentement, en articulant outrageusement le deuxième ta ta ta taaaaa… Il jouait beaucoup trop fort. Jeanne dirigeait avec des gestes fermes, exagérés, voire un peu excentriques. Puis le mouvement commença à se dérouler. J’adorai, je jubilai à l’idée que mes petits vieux n’allaient pas apprécier. Je me tournai vers eux avec l’espoir que cela suffirait. À ma grande surprise, si certains semblaient offusqués, d’autres paraissaient plutôt déconcertés, attendant peut-être la réaction du groupe pour fixer la leur, et d’autres encore étaient ravis. J’entendis même une dame dire avec plaisir: «Oh! Il y a un concert! C’est bien fait, non ? »

Je réagis brusquement, sous l’effet de tout le champagne bu, en criant (je peux vous assurer que ce n’était pas prémédité). Sur le fond musical, je criai, donc : « Eh, mais, c’est la voix de la mort qui vient vous chercher ! Attention ! Partez ! Partez, avant qu’elle ne vous saisisse ! Partez ! » J’ai éclaté d’un rire sardonique terrible ! Je me tournai vers Jeanne. Elle dansotait en dirigeant la symphonie. Les musiciens avaient envahi la moitié du foyer. Pris par le démon de la connerie, je me suis mis à chanter et à danser pour accompagner l’orchestre ! L’effet a été très rapide. En moins de cinq minutes, la salle était vide. Il ne restait que les serveurs dubitatifs, les musiciens hilares, Jeanne et moi… Elle s’est alors approchée et m’a dit : « Ce n’était pas le coup de la mort. C’était le coup du destin. »

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