Bill deviendra grand – la lettre des parents

L’ivresse du champagne s’était évanouie et ne permettait plus à Bill d’oublier ses interrogations. Il était dans son lit, les yeux ouverts sur la nuit ; Jeanne se blottissait confortablement à ses côtés pour « échanger leurs chaleurs ». Elle paraissait endormie. Lui attendait le sommeil. Ils s’étaient pourtant couchés dans la joie du concert réussi et de l’anniversaire heureux. Ils avaient fait l’amour, et sur le moment, la jouissance avait été telle que Bill se serait vendu pour qu’elle perdure. Sur le moment, oui, il avait éprouvé un amour intense pour Jeanne.
Elle s’était endormie, il doutait. Il se remémorait le regard de Jeanne au moment où l’orgasme faisait trembler tout son corps, et se demanda si ce regard était lié au champagne. Était-ce réellement un orgasme ? Il sursauta et se dégagea, soudain dégoûté par la chaleur du corps son amante. Mais il se trouva vite idiot. Il se retourna en espérant qu’il ne l’avait pas réveillée. Elle dormait profondément. Dans l’obscurité, il pouvait voir son visage qui affichait un sourire de satisfaction. Ah ! Qu’il l’aimait. Qu’il pouvait être stupide de chercher à évacuer son seul véritable sujet de préoccupation en le reportant sur elle. C’était trop facile ; indigne de lui ; honteux ! Il l’aimait et ne pouvait pas douter de son amour à elle.
Il se leva tout à fait. Il devait lire la lettre de ses parents. Elle était toujours dans sa veste. Mais où était sa veste ? Il ne savait plus. En rentrant de la salle Pleyel, ils s’étaient déshabillés en s’embrassant et les préliminaires s’étaient déroulés dans tout l’appartement… Il avançait, nu, en direction du salon. Comment retrouver sa veste sans tout allumer et sans faire trop de bruit ? Il ne voulait pas réveiller Jeanne. Il ne voyait qu’une solution : la lampe de poche rangée dans l’armoire du compteur, dans l’entrée. Dans sa traversée du salon, il s’arrêta devant le petit meuble qui servait de bar ; il se servit un whisky. Il s’étonna de sa maîtrise des lieux dans l’obscurité : il pouvait se servir un verre dans la nuit sans que les bouteilles d’alcool ni les verres ne s’entrechoquent.
Il but d’un trait puis se resservit : cela l’aiderait à réfléchir. Comme pour prendre acte, il s’assit sur le canapé et sirota son deuxième verre… Après quelques minutes de vide intérieur, il se resservit à nouveau pour éprouver sa méthode de déclenchement de la pensée. Il trouvait trivial de boire pour ne pas faire face à un bout de papier dans une enveloppe, mais c’était plus simple. Il sentait sa conscience bien présente – il devrait s’exécuter – et ressentait un manque total de volonté, ou peut-être de courage. Cette pensée l’amena même à s’énerver contre lui- même : elle prouvait qu’il cherchait encore à déplacer son inquiétude – le contenu de la lettre – sur des pseudo-réflexions ridicules. Il sentait maintenant l’effet des trois whiskies. Qu’il était faible ! Il décida de boire cul sec son quatrième verre et d’en finir.
Il se leva et marcha d’un pas qui se voulait décidé vers l’armoire du compteur pour récupérer la précieuse lampe de poche. Il titubait un peu, mais parvenait à se maîtriser. Il arriva devant le petit placard. Il fallait ouvrir la porte. Bill essaya de retrouver dans son cerveau le mode d’emploi qui lui parut complexe. Il y avait bien une petite poignée, mais quand il tirait dessus la porte ne s’ouvrait pas. Il commença doucement, puis, plus fort. Au bout de cinq essais infructueux, cela le fit rire. Il se trouvait bête et commençait presque à s’amuser. Il regardait la petite porte récalcitrante et ne voyait vraiment plus comment l’ouvrir. Il devait y avoir une clé quelque part, mais comment avait-il pu oublier jusqu’à son existence ! Il était bourré, certes, mais tout de même ! Il était chez lui, nom de Dieu ! Il décida qu’il n’y avait pas de clé. Il n’en était pas certain, mais il ouvrirait le placard avec ou sans. Il ne riait plus. Une forte colère montait en lui, il se sentait humilié par la porte. Il retroussa ses manches, en mime car il était toujours nu, reprit la poignée, et commença à secouer l’objet de sa haine. « Foutue porte, tu vas t’ouvrir ! », chuchotait-il. Il finit par pousser la porte assez fort. Elle répondit d’un clic prometteur et s’ouvrit.
« Que je suis con ! », s’exclama-t-il tout bas. Il savait bien que la porte du placard fonctionnait ainsi ! La lampe de poche était là. Il s’en saisit avidement. La recherche de sa veste pouvait commencer. « Il faut être méthodique, marmonna-t-il, nous sommes entrés par là. » Des vêtements étaient en effet éparpillés par terre. Il les examina consciencieusement, un par un : pas de veste. Il passa au salon pour le même contrôle : pas de veste. Il n’osa pas aller plus loin vers la chambre pour ne pas réveiller Jeanne et de toute façon, il restait persuadé qu’ils s’étaient entièrement déshabillés entre l’entrée et le salon, et dès leur arrivée : sa veste devait donc être dans l’entrée. Il y retourna. Mais il avait beau chercher, elle n’était pas par terre. Il s’adossa à la porte pour réfléchir. Il se concentra tellement qu’il laissa tomber la lampe de poche. Et sa veste s’éclaira.
Elle était pendue à un cintre accroché au portemanteau, juste sous son nez. Il éprouva une certaine déception : Ils avaient donc plus le temps d’ôter et de ranger, lui sa veste, elle son manteau…
Pour ne plus y penser, il prit la lettre de ses parents et alla s’asseoir à la table de la cuisine, en ayant pris le soin de faire un crochet par le salon pour récupérer la bouteille de whisky. Il ne s’embarrassait plus du verre. Il but une rasade, puis une autre. Il décacheta l’enveloppe, sortit la lettre, la déplia et lut la première phrase : « mon cher fils ».

Il éclata en sanglots. Il posa la lettre devant lui. Il aurait souhaité un autre début.

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