Bill deviendra grand : le testament du chef

Ils arrivèrent rue Daguerre. Jeanne n’était plus à la fenêtre de l’appartement; ils entrèrent dans la brasserie. Alex vint accueillir Bill et Jean avec une mine grave qui suffit à leur faire comprendre que le patron du Daguerreobar savait pour le licenciement de Bernard. Il les conduisit à la table réservée pour l’occasion dans la salle de l’étage. Bill et Jean étaient les derniers arrivés ; il n’y avait personne d’autre que les invités de Bernard et Bernard lui-même dans la pièce, dont l’atmosphère paraissait d’autant plus calme et silencieuse que la salle du bas était bruyante et animée. Leur chef déchu avait dû obtenir d’Alex qu’il lui laisse toute la salle du haut. Bill trouva cela touchant de la part du patron de la brasserie et se promit de le remercier plus tard. La table où les collaborateurs choisis par Bernard prendraient leur dernier repas avec le directeur emblématique qu’il avait été se dressait au milieu de la pièce. Alex avait bien fait les choses.
Bill s’assit à droite de Bernard, Jean à droite de Bill. Tous se regardaient en silence. Anne, Bill, Cédric, Françoise, Jacques, Jean, Julie, Louis, Michel, Nicolas, René, et Bernard. Ce dernier avait orchestré le déroulement du repas. Tous s’y soumirent, pour la dernière fois. Anna, leur serveuse habituelle, apporta des verres de Kir qu’elle déposa devant chacun. Le silence s’installa à nouveau, ils attendaient que Bernard prenne la parole.
Ce dernier finit par se lever et dit : « Mes chers amis, je vous ai réunis autour de cette table pour vous faire mes adieux. On m’a demandé de partir immédiatement de FINAMOB et je dois m’exécuter. Vous voilà seuls. Car j’ai l’impression d’avoir été un guide pour vous, et j’ai toujours cherché à l’être… Je vous ai transmis des valeurs, des valeurs essentielles autour d’une vision de notre métier. Quoi que vous puissiez penser de mon départ, je vous demande de toujours agir en mémoire de ces valeurs. » Bill écoutait, mais n’en regardait pas moins ses collègues. Tous semblaient figés en direction du « guide » sacrifié sur l’autel de FINAMOB. Bernard continuait à parler. Il s’adressait maintenant à chacun, en attribuant des qualités qu’il appréciait particulièrement. Il finit sa ronde par Bill, et dit : « Et toi, Bill, nul autre que toi ne mérite d’être mon successeur. Sur toi, si tu l’acceptes, repose la tâche de perpétuer cette vision. » Il s’agissait d’une affirmation qui n’appelait pas de réponse. Bill n’arrivait pas à éprouver l’émotion qui normalement aurait dû le secouer. Pourquoi était-il si détaché ? Et puis, le ton de Bernard le dérangeait: ces « valeurs » n’expliquaient pas le licenciement. Il aurait voulu comprendre, car comprendre, c’est la clé de tout. Bernard termina son discours testamentaire (Bill se rendait compte qu’il n’avait pas écouté la fin) et proposa à tous de lever leur verre. Il dit : « Buvons à tous les moments heureux que nous avons vécus, et à notre force dans l’avenir. Ce verre que nous partageons maintenant, partagez-le à nouveau pour vous rappeler ce que je vous ai apporté, et que vous apporterez à vos futurs collaborateurs. » Ils trinquèrent tous « À Bernard » et burent. Bill trouva son chef grand dans l’adversité : parler des valeurs de FINAMOB dont il était une victime ! Bernard agissait pour que son sacrifice renforce encore la vision qu’il souhaitait pour l’entreprise. Il se totémisait, en quelque sorte.

Et Bill perçut alors les rouages de la mise en scène, le fait d’avoir choisi des « élus », d’avoir instauré l’atmosphère de dernier repas qui parlait certainement à tous : Bernard voulait que l’on garde de lui l’image d’un Christ donnant la bonne nouvelle ! Le fait d’avoir compris cela fit grandir encore plus le « guide » aux yeux de Bill. C’était une dernière leçon donnée lors d’un dernier repas. Oui, Bernard, cet homme qui l’avait formé et fait grandir dans l’entreprise resterait le modèle à suivre pour s’accomplir encore dans FINAMOB. Bill se rendit compte qu’il acceptait le « testament », et qu’il souhaitait ardemment participer à la continuation des méthodes de cet homme si doué, en sa mémoire, et certainement parce que ce dernier semblait sacrifié. Il trouvait là une émulation qui le sortait enfin de sa torpeur émotive. Il en était content. Mais il prit aussi conscience que si Christ il y avait, on pouvait imaginer un Judas. En effet, jusqu’où pouvait-on tirer le fil de la métaphore ? Qui d’Anne, de Bill, de Cédric, de Françoise, de Jacques, de Jean, de Julie, de Louis, de Michel, de Nicolas ou de René seraient les plus prosélytes ? Qui seraient les plus neutres, les plus malléables aux changements à venir ? Qui ne tiendrait pas, et renierait, par lâcheté ou faiblesse ? Qui trahirait, trahissait peut-être déjà autour de la table ?
Ils déjeunèrent dans la joie et la bonne humeur. La tension avait disparu. Bill finit par oser demander en aparté à Bernard la raison du licenciement mais son chef resta vague ; il s’agissait d’un désaccord profond avec le directeur général sur la résolution de certaines affaires. On le trouvait « trop vieux » dans son approche. C’était peut-être vrai, affirma-t-il. Bill lui répliqua que son « approche » était un modèle du genre et qu’il comptait bien continuer à utiliser ses méthodes. Son ancien chef lui dit alors : « Bill, rappelle-toi ce que je vais te dire. Je veux que tu te souviennes de moi pour les valeurs que je vous ai transmises. Pas pour la méthode. Le monde change, tu sais. Les valeurs restent, c’est ce qui nous rend humains. Les méthodes évoluent… N’oublie pas, je t’en prie… Tu verras à quel point j’ai raison. » Bill ne répondant pas, il continua : « Et puis, tu sais, c’est peut-être bon pour toi ! Qui sait si tu ne seras pas nommé à ma place ! »
Jean, qui avait entendu, prit la parole et dit : « Oui, Bill. Tout le monde reconnaît tes qualités. C’est toi qu’ils vont nommer. » Le sujet de discussion était maintenant ouvert : les « élus » commencèrent à spéculer sur la succession de Bernard, et tous reconnurent que Bill était le candidat le plus probable. Pendant le dessert, Bernard annonça qu’il comptait partir de Paris et retourner dans sa Bretagne natale. Au café, il assura qu’il donnerait de ses nouvelles. Puis il fallut repartir pour FINAMOB. Durant le trajet, ses collègues manifestèrent à nouveau des encouragements pour Bill. Tous le voyaient déjà directeur des opérations, et non seulement il était flatté par cette unanimité, mais il devait s’avouer qu’il avait l’ambition d’y parvenir.

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