LE PONT LEVANT DE LA RUE DE CRIMEE – chapitre I – dernier épisode

Suivant son habitude, elle s’arrête au milieu du pont, comme elle s’arrêterait au sommet de la passerelle si le pont était levé, et se tourne, méditative, vers Paris. Jamais elle ne prend le temps de regarder de l’autre côté, comme si son attention ne pouvait se porter que sur la capitale. Ce matin, le ciel est clair, on voit loin ; tout va bien. Paris va bien.
Elle reste ainsi une bonne minute, puis repart en direction de l’avenue de Flandre. Son visage est arrivé fermé. Il s’est ouvert dans la contemplation de Paris, puis s’est refermé ; un peu moins peut-être.
Parfois, pas aujourd’hui, elle tourne à droite en sortant du pont, puis longe le canal jusqu’à la place de Joinville, d’où elle s’oriente alors vers l’avenue de Flandre. Pas aujourd’hui. Sans raison. Geneviève a un comportement aléatoire.
Elle non plus, c’est l’évidence, ne connaît pas François. Elle ne l’imagine même pas. Pourtant, contrairement à son futur amant, elle sait. Quelque chose au fond d’elle-même lui inspire l’idée d’un amour à venir.
Cela ne l’empêche pas de se divertir en attendant : il arrive parfois, le soir, de la voir accompagnée traversant le pont en direction de Laumière. Ces soirs-là, elle ne prend pas le temps d’ouvrir son visage à la capitale. Mais elle sait, ici aussi, ou du moins est persuadée de savoir, que ce ne sont que des relations éphémères. Geneviève s’arrange de toute façon pour que cela soit ainsi et l’accompagnateur change fréquemment.
Ce matin, elle est passée rapidement ; sa pause habituelle semble le seul moment de sérénité qu’elle s’octroie de dégager entre deux souffles de vent. Elle a disparu ; Geneviève est furtive, parfois.
La scène d’exposition se termine. François et Geneviève ont été présentés, avec cinq minutes de décalage. Ils ne sont encore que des enveloppes qui demandent à récupérer leur texture, à se remplir de vie. Cela viendra.

Le narrateur peut être accusé de beaucoup d’omissions plus ou moins volontaires : quand sommes-nous ? A quelle époque, quelle saison ? Quel temps fait-il ? Savez-vous si les personnages ont eu froid ? Quelles odeurs, quelles couleurs, quelles matières, quels sons ? Pouvez-vous décrire le pont et la passerelle ? Vous ne connaissez que Geneviève et François, mais les autres ? Pourtant, beaucoup de monde passe par là, à toute heure, et dans tous les sens. Oui, dans tous les sens : vers Laumière, vers Crimée, vers La Villette, vers Stalingrad, par le canal, en direction du ciel aussi, ou en direction de l’eau.
Tous ces détails seraient superflus ca il faut pour l’instant comprendre l’enjeu : Geneviève et François se rencontreront, ils s’aimeront. C’est leur destin, ou plutôt une correction de leurs destins. Cela aussi devra être expliqué. Ce le sera bientôt.
Ils ne le savent pas, pas encore, mais cette rencontre merveilleuse aura lieu même si, tous les matins du lundi au vendredi, cinq minutes apparemment incompressibles empêchent cet amour de naître.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s