PDF – BILL DEVIENDRA GRAND – Livre complet à télécharger.

Voici un lien qui vous permettra de télécharger le livre gratuitement (je l’ai retiré de la vente). Bonne lecture.

LIEN : BAT de Bill deviendra grand

A partir de la semaine prochaine, je publierai sur ce blog mon nouveau roman. Chaque dimanche un nouveau chapitre.
N’hésitez pas à partager!

Rémy

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Bill deviendra grand : Jules-Bill rencontre ses parents, enfin.

Il reprend donc sa marche, toujours accompagné des cigales et du soleil. Il ne pense à rien et se contente de contempler ce qu’il va bientôt quitter. Jules passe près d’un lieu que lui et les membres de sa communauté apprécient. À cet endroit ombragé, le lit de la rivière forme un bassin où ils vont se baigner. Il s’approche de l’eau et s’arrête quand il voit son reflet indistinct se former sur la surface de l’eau. Il se met à genoux sur la berge de galets, se penche pour mieux observer son visage se dessiner, et scrute un moment ses traits. Comme sa mère le lui avait demandé dans la première lettre que Jules avait lue d’elle, il était allé au bar « Chez Francis ». Il était arrivé très tard, vers dix heures du soir alors que la lettre spécifiait huit heures. Ce retard n’était pas volontaire, il était lié aux difficultés qu’éprouvait alors Jules dans son travail. Comme il avait demandé à Jeanne de l’accompagner, et qu’ils devaient se retrouver à la station de métro Maubert-Mutualité à huit heures, Jules, coincé dans la rédaction de ses synthèses, l’avait appelée sur son téléphone portable pour lui expliquer la situation. Jeanne lui avait alors proposé de faire attendre ses parents. C’était la seule solution qu’il pouvait envisager ; il avait accepté.
Quand enfin il s’approcha du bar, il se demanda comment la rencontre s’était passée, comment Jeanne avait réussi à reconnaître Marie-Claire et Charles Manier. Que s’étaient-ils dit ? Arrivaient-ils à communiquer ? Il hésitait à aller plus avant, ressentait une irrésistible envie de retourner sur ses pas. Il avait peur de ne pas les aimer. Mais il devait y aller. Il se força à avancer en cherchant à trouver la meilleure manière d’entrer dans le bar, de les reconnaître – ce qui ne serait pas difficile puisque Jeanne l’avait déjà fait – de s’approcher d’eux, de leur dire « Bonjour ». Faudrait- il les embrasser ?  Il savait si peu à leur sujet qu’il peinait à les imaginer. À quoi ressemblaient-ils? Comment s’habillaient-ils ? Quels étaient leurs préoccupations, leurs centres d’intérêt ? Seules quelques impressions venaient à son esprit, mais il ne savait pas à quel point leur faire confiance : elles lui avaient été inculquées par son grand-père. Ses parents n’étaient certainement pas les hippies drogués qui avaient été décrits à Bill toute son enfance, et Jules n’avait donc que très peu d’éléments qui puissent l’aider à leur donner des contours. Il n’avait aucun souvenir tangible, aucune image, aucune référence. Mais malgré lui, il appréhendait une déception. Il ne voyait pas comment réintégrer des parents absents dans son univers. Peut-être que Bill aurait voulu le faire, mais pas lui. Pas Jules. Pourtant, il sentait le besoin de faire la rencontre, comme pour définitivement porter un point final à une tentative avortée de réparer des années sans eux.
Arrivé devant le bar, il ne s’était toujours pas résolu à entrer pour de bon. Il avait regardé par les grandes vitres pour repérer Jeanne à l’intérieur. Elle était là et parlait à deux personnes – ses parents, donc – dont il ne voyait que le dos de son poste d’observation. Malgré cela, Jules avait pu faire quelques premières constatations : son père se tenait très droit, portait un pull à col roulé noir, avec des cheveux blancs, un peu clairsemés ; sa mère portait un pull en laine épaisse mauve, sa chevelure blonde formait un chignon savamment édifié qui dégageait une nuque d’une finesse remarquable. Jules se souvient qu’il avait voulu en savoir plus, rapidement, et qu’il avait tout de suite été contenté : derrière Jeanne, légèrement en hauteur, se trouvait un immense miroir qu’il avait tout d’abord pris pour un tableau. Il avait devant lui l’image vivante de ses parents ; mieux, en arrière-plan, il pouvait distinguer dans l’obscurité son propre visage en train d’observer Jeanne de dos, sa mère et son père de face. Il n’était plus permis de douter : il ressemblait à Charles Manier, avait la même implantation de cheveux, les mêmes yeux. Il reconnaissait certains grains de beauté sur le visage de sa mère : il avait les mêmes. Le visage de son père, malgré la ressemblance, était ridé, sec, et un peu dur, même si son regard paraissait bienveillant. Sa mère offrait des traits à peine ridés, très calmes, sereins. Jules l’avait trouvée belle. Il s’était imaginé retrouver des souvenirs dans la seule contemplation de ce personnage tout fluet, tout en finesse, qui semblait un peu absent, comme dans une sorte d’introspection.
Sa mère ne participait pas à la discussion. Elle affichait juste un sourire que Jules avait associé sans le vouloir à celui d’une Vierge Marie. Son père parlait avec Jeanne. Il la faisait rire ; elle parvenait à décrocher des sourires de ce visage qui finalement n’était pas si dur que cela, mais peut-être un peu triste. Et plus Jules les observait, plus il se reconnaissait en eux. Il y avait chez eux des attitudes, des gestes, des positions, qu’il pouvait aisément associer aux siens, comme s’il les avait reçus par hérédité. Son père utilisait sa main gauche pour orner ses dires, comme Jules. Sa mère se caressait doucement le haut de sa nuque, juste en dessous de son oreille droite, comme Jules le faisait souvent. Son père ponctuait son écoute par un mouvement franc d’aller-retour des yeux vers la droite, suivi d’un sourire, comme Jules… Tant de petites choses observées dans un miroir par un fils caché derrière une vitre. Des traits qui se confondent, qui ne font qu’un. Jules était la synthèse physique des deux images répercutées par la glace. Il avait devant lui l’incarnation de ses parents. Après avoir retrouvé leur image, il s’était senti prêt à les rencontrer. Il était entré dans le bar, s’était approché de la table. Jeanne avait levé sa tête dans sa direction et avait dit : « Le reflet de son père ».
Jules se regarde toujours dans l’eau du bassin. Il se relève, reprend sa marche. Le reste était à prévoir. Marie-Claire et Charles Manier étaient des gens charmants. Son père était en train de vivre ses derniers mois. Son cœur s’était soudain décidé à ne plus battre correctement. Malgré la pause d’un stimulateur cardiaque, il lui fallait ingurgiter des doses massives de médicaments pour parvenir à vivre. Il avait décidé de tout arrêter du moment qu’il aurait vu son fils. Jules avait donc retrouvé son père pour signer son arrêt de mort. Sa mère semblait accepter la situation et manifestait beaucoup d’amour pour son mari. Elle avait peu parlé pendant la soirée, laissant le père et le fils se découvrir. Et Jules avait réellement adoré Charles Manier. Sans explications, il avait imposé à ses parents son nouveau nom. Cela lui avait semblé important qu’ils l’appellent Jules et qu’ils oublient Bill. C’était un peu cruel (n’était-ce pas eux qui avaient choisi son prénom ?), mais le besoin de clarifier cet aspect de sa personnalité ne signifiait-il pas qu’il jouait cartes sur table ? Son père avait tout de suite adopté le nouveau prénom. Jules s’était retrouvé dans ce vieux monsieur qui paraissait vingt ans de plus que son âge. Il avait tout de même du mal à dire « papa » et il le tutoyait difficilement, tout en ayant envie de lui parler, de lui raconter sa vie, de lui poser les questions qui lui venaient naturellement, de l’entendre raconter sa vie. Une vie difficile mais choisie, sans amertume, sans remords sinon celui de l’avoir construite sans un fils, dont l’éloignement forcé n’était pas reproché au grand- père. Au contraire, Charles Manier laissait entendre qu’il était trop tard pour juger, que ce qui comptait, c’était qu’au fond Jules avait eu une enfance heureuse. Une réconciliation totale entre le père et le fils s’était produite, mais Marie-Claire Manier était restée une étrangère, malgré tous les sourires qu’elle lui avait adressés. Elle avait concrétisé l’espace qui les séparerait toujours du lien mère-fils en disant, alors que Charles était aux toilettes : « Merci, Bill. Merci de ce que tu as fait pour ton père. Il mourra en paix », ce que Jules, habitué un peu trop peut-être à décrypter les paroles de Jeanne, avait compris ainsi : « Tu as fait ton travail de fils, je te libère ».
Il s’est arrêté de marcher à l’évocation de ce souvenir. Il soupire. Il a eu tort de juger sa mère si durement pour une bagatelle : le fait de s’obstiner à l’appeler Bill. C’était puéril car la véritable raison de son attitude envers elle résidait seulement dans le fait qu’elle lui avait paru plus froide que son père. Il avait agi comme un enfant gâté à qui l’on donne toute son affection mais qui en veut encore plus. Peut-être voulait-elle seulement laisser à son père la jouissance des retrouvailles ? Lui qui allait mourir, n’était-il pas prioritaire ? Il ne sait pas car il est parti… Son père doit être mort à présent, mort sans probablement avoir compris la disparition de son fils à peine retrouvé. Jules se dit qu’il doit essayer de revoir sa mère. Il la cherchera. Il lui parlera. Il sera son fils. Il regarde autour de lui. Il s’est arrêté sans le vouloir dans un endroit parfait ! Loin de la nationale, avec une petite plage de galets et des rochers plongeant dans l’eau ruisselante de la rivière. Il s’assoit sur la berge et plonge ses pieds dans l’eau.

Bill deviendra grand : le testament du chef

Ils arrivèrent rue Daguerre. Jeanne n’était plus à la fenêtre de l’appartement; ils entrèrent dans la brasserie. Alex vint accueillir Bill et Jean avec une mine grave qui suffit à leur faire comprendre que le patron du Daguerreobar savait pour le licenciement de Bernard. Il les conduisit à la table réservée pour l’occasion dans la salle de l’étage. Bill et Jean étaient les derniers arrivés ; il n’y avait personne d’autre que les invités de Bernard et Bernard lui-même dans la pièce, dont l’atmosphère paraissait d’autant plus calme et silencieuse que la salle du bas était bruyante et animée. Leur chef déchu avait dû obtenir d’Alex qu’il lui laisse toute la salle du haut. Bill trouva cela touchant de la part du patron de la brasserie et se promit de le remercier plus tard. La table où les collaborateurs choisis par Bernard prendraient leur dernier repas avec le directeur emblématique qu’il avait été se dressait au milieu de la pièce. Alex avait bien fait les choses.
Bill s’assit à droite de Bernard, Jean à droite de Bill. Tous se regardaient en silence. Anne, Bill, Cédric, Françoise, Jacques, Jean, Julie, Louis, Michel, Nicolas, René, et Bernard. Ce dernier avait orchestré le déroulement du repas. Tous s’y soumirent, pour la dernière fois. Anna, leur serveuse habituelle, apporta des verres de Kir qu’elle déposa devant chacun. Le silence s’installa à nouveau, ils attendaient que Bernard prenne la parole.
Ce dernier finit par se lever et dit : « Mes chers amis, je vous ai réunis autour de cette table pour vous faire mes adieux. On m’a demandé de partir immédiatement de FINAMOB et je dois m’exécuter. Vous voilà seuls. Car j’ai l’impression d’avoir été un guide pour vous, et j’ai toujours cherché à l’être… Je vous ai transmis des valeurs, des valeurs essentielles autour d’une vision de notre métier. Quoi que vous puissiez penser de mon départ, je vous demande de toujours agir en mémoire de ces valeurs. » Bill écoutait, mais n’en regardait pas moins ses collègues. Tous semblaient figés en direction du « guide » sacrifié sur l’autel de FINAMOB. Bernard continuait à parler. Il s’adressait maintenant à chacun, en attribuant des qualités qu’il appréciait particulièrement. Il finit sa ronde par Bill, et dit : « Et toi, Bill, nul autre que toi ne mérite d’être mon successeur. Sur toi, si tu l’acceptes, repose la tâche de perpétuer cette vision. » Il s’agissait d’une affirmation qui n’appelait pas de réponse. Bill n’arrivait pas à éprouver l’émotion qui normalement aurait dû le secouer. Pourquoi était-il si détaché ? Et puis, le ton de Bernard le dérangeait: ces « valeurs » n’expliquaient pas le licenciement. Il aurait voulu comprendre, car comprendre, c’est la clé de tout. Bernard termina son discours testamentaire (Bill se rendait compte qu’il n’avait pas écouté la fin) et proposa à tous de lever leur verre. Il dit : « Buvons à tous les moments heureux que nous avons vécus, et à notre force dans l’avenir. Ce verre que nous partageons maintenant, partagez-le à nouveau pour vous rappeler ce que je vous ai apporté, et que vous apporterez à vos futurs collaborateurs. » Ils trinquèrent tous « À Bernard » et burent. Bill trouva son chef grand dans l’adversité : parler des valeurs de FINAMOB dont il était une victime ! Bernard agissait pour que son sacrifice renforce encore la vision qu’il souhaitait pour l’entreprise. Il se totémisait, en quelque sorte.

Et Bill perçut alors les rouages de la mise en scène, le fait d’avoir choisi des « élus », d’avoir instauré l’atmosphère de dernier repas qui parlait certainement à tous : Bernard voulait que l’on garde de lui l’image d’un Christ donnant la bonne nouvelle ! Le fait d’avoir compris cela fit grandir encore plus le « guide » aux yeux de Bill. C’était une dernière leçon donnée lors d’un dernier repas. Oui, Bernard, cet homme qui l’avait formé et fait grandir dans l’entreprise resterait le modèle à suivre pour s’accomplir encore dans FINAMOB. Bill se rendit compte qu’il acceptait le « testament », et qu’il souhaitait ardemment participer à la continuation des méthodes de cet homme si doué, en sa mémoire, et certainement parce que ce dernier semblait sacrifié. Il trouvait là une émulation qui le sortait enfin de sa torpeur émotive. Il en était content. Mais il prit aussi conscience que si Christ il y avait, on pouvait imaginer un Judas. En effet, jusqu’où pouvait-on tirer le fil de la métaphore ? Qui d’Anne, de Bill, de Cédric, de Françoise, de Jacques, de Jean, de Julie, de Louis, de Michel, de Nicolas ou de René seraient les plus prosélytes ? Qui seraient les plus neutres, les plus malléables aux changements à venir ? Qui ne tiendrait pas, et renierait, par lâcheté ou faiblesse ? Qui trahirait, trahissait peut-être déjà autour de la table ?
Ils déjeunèrent dans la joie et la bonne humeur. La tension avait disparu. Bill finit par oser demander en aparté à Bernard la raison du licenciement mais son chef resta vague ; il s’agissait d’un désaccord profond avec le directeur général sur la résolution de certaines affaires. On le trouvait « trop vieux » dans son approche. C’était peut-être vrai, affirma-t-il. Bill lui répliqua que son « approche » était un modèle du genre et qu’il comptait bien continuer à utiliser ses méthodes. Son ancien chef lui dit alors : « Bill, rappelle-toi ce que je vais te dire. Je veux que tu te souviennes de moi pour les valeurs que je vous ai transmises. Pas pour la méthode. Le monde change, tu sais. Les valeurs restent, c’est ce qui nous rend humains. Les méthodes évoluent… N’oublie pas, je t’en prie… Tu verras à quel point j’ai raison. » Bill ne répondant pas, il continua : « Et puis, tu sais, c’est peut-être bon pour toi ! Qui sait si tu ne seras pas nommé à ma place ! »
Jean, qui avait entendu, prit la parole et dit : « Oui, Bill. Tout le monde reconnaît tes qualités. C’est toi qu’ils vont nommer. » Le sujet de discussion était maintenant ouvert : les « élus » commencèrent à spéculer sur la succession de Bernard, et tous reconnurent que Bill était le candidat le plus probable. Pendant le dessert, Bernard annonça qu’il comptait partir de Paris et retourner dans sa Bretagne natale. Au café, il assura qu’il donnerait de ses nouvelles. Puis il fallut repartir pour FINAMOB. Durant le trajet, ses collègues manifestèrent à nouveau des encouragements pour Bill. Tous le voyaient déjà directeur des opérations, et non seulement il était flatté par cette unanimité, mais il devait s’avouer qu’il avait l’ambition d’y parvenir.

Bill deviendra grand – la lettre des parents

L’ivresse du champagne s’était évanouie et ne permettait plus à Bill d’oublier ses interrogations. Il était dans son lit, les yeux ouverts sur la nuit ; Jeanne se blottissait confortablement à ses côtés pour « échanger leurs chaleurs ». Elle paraissait endormie. Lui attendait le sommeil. Ils s’étaient pourtant couchés dans la joie du concert réussi et de l’anniversaire heureux. Ils avaient fait l’amour, et sur le moment, la jouissance avait été telle que Bill se serait vendu pour qu’elle perdure. Sur le moment, oui, il avait éprouvé un amour intense pour Jeanne.
Elle s’était endormie, il doutait. Il se remémorait le regard de Jeanne au moment où l’orgasme faisait trembler tout son corps, et se demanda si ce regard était lié au champagne. Était-ce réellement un orgasme ? Il sursauta et se dégagea, soudain dégoûté par la chaleur du corps son amante. Mais il se trouva vite idiot. Il se retourna en espérant qu’il ne l’avait pas réveillée. Elle dormait profondément. Dans l’obscurité, il pouvait voir son visage qui affichait un sourire de satisfaction. Ah ! Qu’il l’aimait. Qu’il pouvait être stupide de chercher à évacuer son seul véritable sujet de préoccupation en le reportant sur elle. C’était trop facile ; indigne de lui ; honteux ! Il l’aimait et ne pouvait pas douter de son amour à elle.
Il se leva tout à fait. Il devait lire la lettre de ses parents. Elle était toujours dans sa veste. Mais où était sa veste ? Il ne savait plus. En rentrant de la salle Pleyel, ils s’étaient déshabillés en s’embrassant et les préliminaires s’étaient déroulés dans tout l’appartement… Il avançait, nu, en direction du salon. Comment retrouver sa veste sans tout allumer et sans faire trop de bruit ? Il ne voulait pas réveiller Jeanne. Il ne voyait qu’une solution : la lampe de poche rangée dans l’armoire du compteur, dans l’entrée. Dans sa traversée du salon, il s’arrêta devant le petit meuble qui servait de bar ; il se servit un whisky. Il s’étonna de sa maîtrise des lieux dans l’obscurité : il pouvait se servir un verre dans la nuit sans que les bouteilles d’alcool ni les verres ne s’entrechoquent.
Il but d’un trait puis se resservit : cela l’aiderait à réfléchir. Comme pour prendre acte, il s’assit sur le canapé et sirota son deuxième verre… Après quelques minutes de vide intérieur, il se resservit à nouveau pour éprouver sa méthode de déclenchement de la pensée. Il trouvait trivial de boire pour ne pas faire face à un bout de papier dans une enveloppe, mais c’était plus simple. Il sentait sa conscience bien présente – il devrait s’exécuter – et ressentait un manque total de volonté, ou peut-être de courage. Cette pensée l’amena même à s’énerver contre lui- même : elle prouvait qu’il cherchait encore à déplacer son inquiétude – le contenu de la lettre – sur des pseudo-réflexions ridicules. Il sentait maintenant l’effet des trois whiskies. Qu’il était faible ! Il décida de boire cul sec son quatrième verre et d’en finir.
Il se leva et marcha d’un pas qui se voulait décidé vers l’armoire du compteur pour récupérer la précieuse lampe de poche. Il titubait un peu, mais parvenait à se maîtriser. Il arriva devant le petit placard. Il fallait ouvrir la porte. Bill essaya de retrouver dans son cerveau le mode d’emploi qui lui parut complexe. Il y avait bien une petite poignée, mais quand il tirait dessus la porte ne s’ouvrait pas. Il commença doucement, puis, plus fort. Au bout de cinq essais infructueux, cela le fit rire. Il se trouvait bête et commençait presque à s’amuser. Il regardait la petite porte récalcitrante et ne voyait vraiment plus comment l’ouvrir. Il devait y avoir une clé quelque part, mais comment avait-il pu oublier jusqu’à son existence ! Il était bourré, certes, mais tout de même ! Il était chez lui, nom de Dieu ! Il décida qu’il n’y avait pas de clé. Il n’en était pas certain, mais il ouvrirait le placard avec ou sans. Il ne riait plus. Une forte colère montait en lui, il se sentait humilié par la porte. Il retroussa ses manches, en mime car il était toujours nu, reprit la poignée, et commença à secouer l’objet de sa haine. « Foutue porte, tu vas t’ouvrir ! », chuchotait-il. Il finit par pousser la porte assez fort. Elle répondit d’un clic prometteur et s’ouvrit.
« Que je suis con ! », s’exclama-t-il tout bas. Il savait bien que la porte du placard fonctionnait ainsi ! La lampe de poche était là. Il s’en saisit avidement. La recherche de sa veste pouvait commencer. « Il faut être méthodique, marmonna-t-il, nous sommes entrés par là. » Des vêtements étaient en effet éparpillés par terre. Il les examina consciencieusement, un par un : pas de veste. Il passa au salon pour le même contrôle : pas de veste. Il n’osa pas aller plus loin vers la chambre pour ne pas réveiller Jeanne et de toute façon, il restait persuadé qu’ils s’étaient entièrement déshabillés entre l’entrée et le salon, et dès leur arrivée : sa veste devait donc être dans l’entrée. Il y retourna. Mais il avait beau chercher, elle n’était pas par terre. Il s’adossa à la porte pour réfléchir. Il se concentra tellement qu’il laissa tomber la lampe de poche. Et sa veste s’éclaira.
Elle était pendue à un cintre accroché au portemanteau, juste sous son nez. Il éprouva une certaine déception : Ils avaient donc plus le temps d’ôter et de ranger, lui sa veste, elle son manteau…
Pour ne plus y penser, il prit la lettre de ses parents et alla s’asseoir à la table de la cuisine, en ayant pris le soin de faire un crochet par le salon pour récupérer la bouteille de whisky. Il ne s’embarrassait plus du verre. Il but une rasade, puis une autre. Il décacheta l’enveloppe, sortit la lettre, la déplia et lut la première phrase : « mon cher fils ».

Il éclata en sanglots. Il posa la lettre devant lui. Il aurait souhaité un autre début.

Comment j’ai rencontré Jeanne

Encore un Extrait de Bill Deviendra Grand. Comme j’ai retiré le livre de la publication, je vous offre quelques pages que j’aime beaucoup. 

Bonne lecture

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Par quoi commencer ? Tu sais que cette année je n’aurai pas à organiser de cérémonie commémorative pour la mort de mon grand-père, dont l’anniversaire de la mort est le 21 janvier. Oui, le 21 janvier il y a cinq ans… Ce n’est pas étranger à ma rencontre avec Jeanne. Je ne t’ai jamais proposé de venir à cette cérémonie depuis que nous nous connaissons ; tu te souviens certainement que je détestais ces cérémonies… L’inconvénient avec les grands génies, nobélisés et immortels de surcroît par leur appartenance à l’Académie française, c’est que l’on doit célébrer l’anniversaire de leur mort sans se soucier du travail de deuil éventuel de leur famille. Jules Manier, mon illustre grand-père, était comme tu le sais, prix Nobel de physique et membre de l’Institut, cumulant Académie des sciences et Académie française… Il a donc le droit à un petit article dans le Figaro tous les 21 janviers depuis sa mort, et jusqu’à l’année dernière, on me demandait de réunir une foule de grands cerveaux pour lever un verre à la mémoire du grand scientifique, du talentueux écrivain, et aussi pour sa contribution majeure dans la rédaction du dictionnaire – de la lettre D (ses débuts à l’Académie française) à la lettre G (sa disparition).

Tu sais comme j’aimais mon grand-père. C’était plus un père pour moi qu’un grand-père. Je lui dois tout. Mais je ne suis pas certain qu’il aurait aimé cet acharnement. Il était si simple ! Mais bon… Les grands cerveaux, et surtout Monsieur le secrétaire perpétuel, s’acharnaient à me demander d’organiser ce petit cocktail commémoratif. L’avantage, quelque part, c’est que le 21 janvier, c’est aussi la date anniversaire du régicide de Louis XVI… Alors, les cerveaux aristocrates (et il y en a beaucoup dans la communauté des cerveaux) se rendaient à Saint-Denis plutôt qu’à ma petite cérémonie. Mais il en restait pour venir ! Je devais me tenir droit et respectueux. Il me fallait affronter leurs regards méprisants sur la dégénérescence de l’illustre famille Manier, qui comptait tant de scientifiques, d’hommes de lettres, de politiques et de militaires… De cette grandeur il ne restait plus qu’un fils hippie (car tout le monde était bien sûr au courant des frasques de mon père) et un petit-fils cadre dans une société immobilière… Si tu savais ce que c’était ! Quand je dis « cocktail commémoratif », j’approche de la vérité. Les vieux cerveaux, devenus parfois gâteux, semblaient heureux de leurs retrouvailles tremblantes, et les discussions tournaient moins sur la science que sur les difficultés de l’âge : dentiers, déambulateurs, dialyses, piles pour le cœur, cancers divers et variés… Certains parlaient du bon vieux temps où leurs découvertes, maintenant passées dans la vie courante, étaient majeures.

L’année dernière, le point culminant a été atteint ici même! J’avais en effet organisé le goûter commémoratif à la salle Pleyel, dans le foyer. Charles Corvier (un ami « intime » de notre président de la République), m’a alors affirmé que Jules Manier pourrait être, si certaines conditions étaient réunies, « panthéonisable ». Son charabia signifiait, je crois, que Grand-père était éligible, mais quant à l’éventuel transfert de ses cendres, il fallait attendre quelques années… Bref, des paroles vides, qui ne me touchaient nullement ; je sais bien, moi, que Grand- père n’avait que faire des honneurs posthumes. C’était un homme du présent… Je me souviens avoir ri pendant la tirade de Charles Corvier. Il l’a mal pris, et a dû croire que j’étais ivre. Il était risible pourtant, ce politicien. J’imaginais en effet le transfert des cendres de l’illustre Jules Manier au Panthéon, dernier clin d’œil astucieux de Grand-père au monde. Sais-tu pourquoi ? Mon grand-père était spécialiste de l’étude des propriétés physiques du carbone… Il a demandé à être incinéré… Puis, selon ses instructions, j’ai dispersé ses cendres dans le parc de Chantilly dans des endroits très précis : dans le jeu de l’oie, trois- quarts sur la stèle 10 et le quart restant sur la stèle 57. J’ai accompli les dernières volontés de Grand-père seul, sous une pluie glaciale… Autant dire que les particules de carbone, justement, ont été bien absorbées depuis cinq ans par la nature… Imaginez le travail pour les récupérer et les transférer au Panthéon ! J’aimerais bien que l’on vienne me voir un jour pour me demander des comptes… Enfin, bref, je riais seul, car tout le monde s’était détourné de moi. Je riais de plus en plus. Je pensais qu’il fallait trouver un moyen de renvoyer les vieux cerveaux dans leurs bocaux, pour étude. Je riais peut-être aussi un peu de dépit. J’aurais voulu être seul. Enfin, j’éprouvais de plus en plus de difficultés à réprimer mon rire. Peut-être que j’étais un peu ivre. Je ne sais plus. En tout cas, je me rappelle que mon regard se perdait dans le vide. Je m’isolais comme je pouvais. J’attendais que mon supplice se termine quand une belle voix toute douce m’a réveillé: «c’est vous l’interprète ? »

Tu te souviens Jeanne ? « C’est vous l’interprète ? » ! Je peux te dire que tu m’as surpris ! J’ai tenté d’expliquer que non, je n’étais pas « interprète », que… Mais elle m’a coupé : « Jeanne Raman, pour vous servir. Vous savez, du moins moi je sais, que pour bien jouer, il faut s’imprégner de la musique. Vous ne faites rien de bon, là ! » Ah ! Jeanne… J’ai compris alors pourquoi j’avais l’impression de l’avoir déjà vue. Je la connaissais déjà comme chef d’orchestre ; comme toi, François, je l’avais déjà vue diriger plusieurs fois, entre autres à la salle Pleyel où nous étions. J’étais confus. Je ne sais pas pourquoi j’imaginais qu’elle avait un concert ce soir-là, et que ma petite cérémonie la dérangeait. Il était déjà six heures du soir, et nous envahissions encore les lieux… Mais déjà je l’aimais… Oui, Jeanne, je t’ai adorée tout de suite ! Ton apparition a changé ma vie. Tu le sais, ça ? Oui, bien sûr, tu le sais… J’ai donc précisé mon identité, mon lien avec Jules Manier, et mon intention d’abréger la cérémonie qui n’avait que trop duré. Je disais tout. C’était si facile ! J’expliquais que je détestais ces commémorations, que mon grand-père n’aurait pas voulu cela, mais que je me sentais obligé ; que je ne savais pas comment arrêter ces stupides cocktails commémoratifs, et surtout celui-ci ; que c’était la dernière fois que je me laissais convaincre de l’organiser, et que l’année suivante, il n’y en aurait plus. Je voulais pour l’heure me débarrasser des vieux cerveaux qui envahissaient la salle Pleyel pour qu’elle puisse jouer sa musique en toute liberté… Elle me répondit simplement : «Attendez un quart d’heure; buvez pour vous éclaircir la voix. J’arrive ! » Et elle disparut.

Je ne savais que penser de cette rencontre, ni de ces instructions : boire pour mieux chanter… J’étais dans un tel état qu’une coupe de champagne supplémentaire ne pouvait pas me faire de mal. J’allai me resservir. Je restai près du buffet pour pouvoir remplir ma coupe à volonté…Les minutes se suivaient et elle ne revenait toujours pas, me laissant seul au milieu du murmure chevrotant du corps scientifique du troisième âge. Soudain, les premières notes de la Cinquième Symphonie de Beethoven retentirent. Ta ta ta taaaa ! Les musiciens de l’orchestre entrèrent dans le foyer. Ils jouaient debout, Jeanne marchait en tête. C’était très amusant. La quatrième note s’étira indécemment, puis l’orchestre reprit très lentement, en articulant outrageusement le deuxième ta ta ta taaaaa… Il jouait beaucoup trop fort. Jeanne dirigeait avec des gestes fermes, exagérés, voire un peu excentriques. Puis le mouvement commença à se dérouler. J’adorai, je jubilai à l’idée que mes petits vieux n’allaient pas apprécier. Je me tournai vers eux avec l’espoir que cela suffirait. À ma grande surprise, si certains semblaient offusqués, d’autres paraissaient plutôt déconcertés, attendant peut-être la réaction du groupe pour fixer la leur, et d’autres encore étaient ravis. J’entendis même une dame dire avec plaisir: «Oh! Il y a un concert! C’est bien fait, non ? »

Je réagis brusquement, sous l’effet de tout le champagne bu, en criant (je peux vous assurer que ce n’était pas prémédité). Sur le fond musical, je criai, donc : « Eh, mais, c’est la voix de la mort qui vient vous chercher ! Attention ! Partez ! Partez, avant qu’elle ne vous saisisse ! Partez ! » J’ai éclaté d’un rire sardonique terrible ! Je me tournai vers Jeanne. Elle dansotait en dirigeant la symphonie. Les musiciens avaient envahi la moitié du foyer. Pris par le démon de la connerie, je me suis mis à chanter et à danser pour accompagner l’orchestre ! L’effet a été très rapide. En moins de cinq minutes, la salle était vide. Il ne restait que les serveurs dubitatifs, les musiciens hilares, Jeanne et moi… Elle s’est alors approchée et m’a dit : « Ce n’était pas le coup de la mort. C’était le coup du destin. »

Bill deviendra grand… troisième extrait – Concert

Bonne lecture.

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Bill crut voir un léger rictus sur les lèvres de Jeanne, comme pour souligner le regard perçant qu’elle lançait à ses musiciens. Elle était revenue. Elle était là. Il savait ce qui allait suivre. Il inspira, bloqua sa respiration alors que d’un geste aussi soudain qu’attendu, le bras de la chef d’orchestre se dirigeait vers le bas avec la puissance qu’elle voulait transmettre : l’ensemble répondit par un accord de La mineur en tutti. Le piano répéta l’accord, scindé, qu’il rejoua plusieurs fois, en transposant sur des octaves plus graves, au point que l’orchestre éprouva le besoin de conclure sur le niveau d’origine pour lancer le thème, lié et mélancolique. Voici, semblait-il dire, la raison de notre entrevue ; le piano reprit le thème, pour montrer sa compréhension, mais il ajouta une légère tension par les silences presque hésitants et les ornements interrogatifs. À ce moment, Jeanne tourna sa tête vers le pianiste. Bill ne vit pas l’expression qu’elle avait, mais le soliste afficha un sourire complice. Et l’orchestre se lia au piano comme si chacun accompagnait l’autre, se soutenait. Parfois une partie semblait dominer l’autre, puis tout se renversait. Après s’être observés, le piano et l’orchestre ne pouvaient plus supporter leur séparation. Il leur fallait fusionner. Puis, le piano, dans un arpège forte, annonce crescendo qu’il laisse la parole à l’orchestre qui lui dit quelque chose d’assez fort et de passionné pour qu’il calme à nouveau le jeu par un arpège descendant et decrescendo. Il rappelle alors le thème, encore plus lentement, en insistant sur les variations. L’orchestre, toujours dans l’émoi précédent, répond par ses bois, rapidement. Le piano accepte et ils se lancent dans un dialogue charmant. Ils parlent du passé, de l’avenir, et il faut en convenir : ils évitent le présent. Les violons caressent l’ensemble, se font plus insistants. Ils marquent le désir de moins en moins déguisé d’une nouvelle étreinte. L’orchestre ne sait plus comment exprimer son allégresse amoureuse, et comme s’il ne se maîtrisait plus, crie de tout son cœur avec les cuivres. Le piano reste mélancolique. Il répète à nouveau le thème en le variant lentement. L’orchestre semble comprendre. Les bois dialoguent maintenant au rythme du piano. Ils ne cherchent plus à l’entraîner, ils se laissent envahir par sa douceur ; ils lancent des soupirs voluptueux. Ensemble, piano et orchestre laissent le mouvement ralentir, ils goûtent au plaisir d’être ensemble ; la musique s’étire doucement, au point qu’elle rompt dans une tension formidable et inquiétante. C’est la dispute. Le piano reproche à l’orchestre ce que l’orchestre va lui reprocher. Ils se mettent à se crier dessus en même temps ; mais, sans que l’on puisse discerner le point de transition, la dispute devient un chant d’amour passionné. Le chant se calme, l’orchestre répète le thème, suivi par le piano. Ils se sentent ridicules de s’être disputés pour si peu. Ils s’annoncent une fois de plus leur amour. Ils se lient à nouveau dans cette caresse qui tout à l’heure avait dérapé. Mais le piano, cette fois, laisse faire. Il laisse l’orchestre jouir de l’étreinte. La passion est à son comble. Les dialogues amoureux reprennent, cette fois pour mieux se préparer à la joie des cuivres. Le corps de l’orchestre profite du plaisir de ses caresses avec le piano. Il les étire, cherche la rupture jouissive. Et la joie envahit soudain l’espace. Il fallait qu’elle éclate. Elle explose. L’orchestre expire. Il semble s’endormir, le piano continue ses caresses : c’est la cadence ; d’abord réfléchie, puis rageusement heureuse. Le piano semble avoir trouvé un secret qu’il divulgue à son amant silencieux. Cela le rend très doux. Il chatouille tendrement l’orchestre par ses fameux trilles, roucoulement qui le fait trembler de tout son être. Plein de la jouissance qu’il vient de vivre, l’orchestre chante son étreinte endiablée, rapide, haletante. Il lie tous ses membres au piano, progressivement. Et la tension monte. Les baisers se multiplient. L’étreinte se resserre. Dans un dernier cri, l’orchestre et le piano atteignent l’orgasme.

Silence.

Les applaudissements fusèrent soudain avec enthousiasme. Des « bravos » étaient lancés de toutes parts. Jeanne et Steibert se rejoignirent sur le devant de la scène et saluèrent.

Bill deviendra grand… deuxième extrait

Allez, un autre extrait qui se trouve au début du roman

Bonne lecture.

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Le lundi suivant, comme à son habitude, Bill arriva à son travail à neuf heures précises. Tout était réglé pour que la musique du quotidien ne souffre pas d’impromptu. Il sortait de l’ascenseur, au sixième étage de l’immeuble de FINAMOB, averti par une voix chaude et sensuelle qui susurrait: «Sixième étage », au cas où l’on se serait trompé de bouton. Il tournait à gauche, deux fois, puis à la première porte à droite, pointait son badge de la main gauche vers la petite diode encastrée dans le mur au niveau de la poignée. Il appuyait sur le bouton symbolisant «ouverture» et un petit bruit sec indiquait qu’il pouvait pousser la porte.

À sa droite, le bureau de l’informatique. Jean- Christophe était déjà installé et semblait concentré dans la lecture de signes cabalistiques défilant sur l’écran de son ordinateur. « Salut, JC, ça va ? » JC, car l’informaticien était souvent « le sauveur ». Bill entrait ensuite dans son bureau. Cérémonial d’ouverture: il ôtait sa veste (et l’hiver, son manteau), et pendait le tout à un crochet vissé sur une armoire à classement. Systématiquement, il ajustait son nœud de cravate, pour qu’il soit légèrement de travers. La perfection fait peur. Bill le savait bien.

Il cherchait alors son badge. Il le perdait tout le temps. Il devait fouiller ses poches, son sac… Et une fois le petit objet trouvé, il fallait appuyer sur le bouton « 5 » puis sur le bouton rouge. Les stores se repliaient alors automatiquement, laissant entrer la lumière du jour. S’il faisait trop sombre, il appuyait sur le bouton rouge, et la lumière s’allumait… Il partait alors en direction de la machine à café située en face de son bureau, dans une alcôve jouxtant la porte d’entrée. Il déposait un gobelet en plastique blanc sous l’orifice qui permet au café de s’écouler, se saisissait d’une capsule noire « Ristretto » qui contenait le stimulant amer et nécessaire à boire absolument en arrivant. Il la plaçait dans une sorte de petite cage qu’il fallait refermer d’un coup sec. Sacrifice immonde lorsque l’on constate l’état de la capsule après utilisation, mais sacrifice utile au bon déroulement de la journée. Il appuyait ensuite sur le bouton vert qui, lui, n’avait pas encore migré sur son badge puisqu’il servait alors de grain de beauté à la machine à café. L’usine à énergie se mettait en branle dans un vrombissement qui ne manquait pas de surprendre Bill, car mettre tant de zèle à produire si peu de liquide lui évoquait chaque fois Stakhanov. Et de fait, pour extirper la substantifique moelle de la capsule, la machine, qui n’avait probablement rien compris au taylorisme, avait besoin d’un temps extrêmement long que le jeune cadre mettait à profit, lui, disciple de l’efficacité, pour faire le tour de l’étage.

– Service paie : une petite blague.

– Direction Ressources Humaines : film / pièces de théâtre / opéra / bouquin… On en parle à l’occasion ?

– Assistantes de direction : nouvelle petite blague différente de celle du service paie au cas où ils communiqueraient.

Normalement, au moment même où Bill retournait à la machine à café, la dernière goutte tombait de l’orifice. De la fumée sortait d’on ne sait où, et une forte odeur de sueur caféinée se dégageait de la pauvre bête exténuée. N’était-on pas inhumain de lui demander tant d’efforts ? Car elle n’était qu’à un des premiers cafés produit sur la série incalculable qui lui serait demandée dans la matinée, puis l’après-midi.

En général, c’était le moment que choisissait son chargé d’études préféré pour arriver. Pendant que Jean préparait la machine pour un nouvel effort colossal, il discutait avec lui… Film, théâtre, opéra, bouquin… On en parle à midi ? Le café de Bill refroidissait, mais pas trop, car ce dernier connaissait instinctivement le temps idéal pour qu’il soit parfait. Retourné à son bureau, il s’asseyait, allumait l’écran de son ordinateur tout en portant le gobelet à ses lèvres.

La journée chez FINAMOB pouvait commencer.