LE PONT LEVANT DE LA RUE DE CRIMÉE – Chapitre II Complet

En attendant le chapitre III, qui commence dimanche prochain, voici un lien pour télécharger le chapitre II complet!

 

Le pont levant de Crimée -Partie I- chapitre II

 

A dimanche!

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LE PONT LEVANT DE LA RUE DE CRIMEE – Chapitre II – dernier épisode

La scène n’a duré qu’une petite minute. Elle n’a donc pas permis à Geneviève de rejoindre François. Il est parti depuis quatre minutes quand elle arrive sur le pont. Elle n’a que faire des panneaux car elle fait toujours ce qui lui plaît. Elle papillonne et ne s’attache pas à donner une signification à ce qui n’en a pas. Cela ne l’empêche nullement de s’évader comme elle semble le faire ce matin.
Sa démarche laisse imaginer qu’elle est en joie. Elle est légère, presque aérienne. Si on ne savait pas que la belle se dirige vers son travail, on s’attendrait à ce qu’elle danse, soudain, qu’elle déploie ses bras, dans un mouvement ample et souple, prenne position, monte sur pointes, grand balancement, entrechat, contretemps, élan (pas chassés), grand jeté, appuis terminés par un fouetté tournant.
Il n’en est rien ; Geneviève n’offrira même pas une arabesque et laissera juste cette impression de grâce désinvolte à Paris, à qui elle donne toutefois son merveilleux sourire.
Elle a déjà disparu, mais l’atmosphère garde la trace de son passage comme si elle était suivie d’un immense voile diaphane et brillant. La lumière est plus douce et chaleureuse, l’air d’une pureté vertigineuse. L’eau du canal s’agite, redemande à voir sa sirène, tandis que la végétation semble oublier que l’automne avance vers l’hiver. Geneviève relance la vie. Elle possède un pouvoir certain sur les éléments.

LE PONT LEVANT DE LA RUE DE CRIMEE – Chapitre II – épisode 3

Mais revenons à François qui n’a toujours pas traversé le pont. Son allure semblait preste et, après le passage délicat du virage, rien ne paraissait pouvoir l’arrêter dans son élan vers son travail. Pourtant, voilà une tête rousse en arrêt devant deux panneaux d’interdiction de tourner à gauche, un sur chacune des colonnes qui bordent le pont. Les cheveux, disciplinés avec l’expérience de ceux qui savent cacher la véritable nature d’une crinière à épis, expriment néanmoins le doute que leur coiffure avait pour but de dissimuler. On les a aplatis, oui ; écrasés, rangés en ordre, mais voilà, leur maître vit un moment de faiblesse, et ils sont prêts à déclarer la rébellion : les épis se relèvent imperceptiblement. François aime que l’on ne perçoive pas sa nature bouillonnante et un peu brouillonne. Cette dernière reprend parfois le dessus sans qu’il ne s’en rende compte. C’est ce qui arrive en ce moment.
En quittant son appartement, il ne pensait qu’à une chose : vendredi = dernier jour de la semaine au bureau. Cela le mettait en joie et il avait hâte de commencer à travailler pour terminer en beauté avant de sortir avec des amis et de finir la nuit, peut-être en bonne compagnie (malheureusement pas Geneviève, puisqu’ils doivent se rencontrer sur le pont). Un chemin tout tracé se dessinait alors, et cela lui semblait simple et bon ; cette sensation l’accompagnait depuis que son réveil avait sonné à sept heures quinze.
Un chemin tout tracé, oui… Voilà ce qui maintenant l’arrête sur le pont. Ce satané chemin tout tracé. Il regarde le panneau interdisant de tourner à gauche et il souffle. La tête rousse se tourne alors en direction de Laumière. François ne fait que suivre un chemin tout tracé. Des années que cela dure.
Toutes les rues qui croisent la rue de Crimée entre l’avenue de Flandre et le boulevard Jean Jaurès sont à sens unique. Il le découvre ce matin. Il en déduit qu’il n’y a qu’un sens à sa vie. « Un seul putain de sens », pense-t-il. Tout coule de source et voilà que la rue de Crimée et ses interdictions de tourner à gauche l’exaspèrent ; lui-même ne fait que suivre les panneaux : il va toujours tout droit.
Ses joues rougissent. Sa tête se baisse ne laissant voir qu’une masse rougeâtre et presque en feu sur un costume bien taillé. Il serre ses poings et expire brutalement.
Heureusement François anticipe l’explosion ; il inspire une quantité d’air surprenante, puis l’extirpe de son corps en s’assurant une vidange totale de ses poumons ; il inspire à nouveau et reprend sa respiration normale ; il passe la main sur ses cheveux, s’assure que le tout est bien aplani, c’est le cas ; on a frôlé la catastrophe mais il a conjuré l’incendie. Il se sent plus calme. Il peut repartir.
François a vu les panneaux lui interdisant de tourner à gauche et cela l’a mis dans tous ses états. Qu’en aurait-il été, avec sa disposition d’esprit de ce matin, interprétant les moindres signes offerts par la voierie, s’il avait vu, à la place, les sens interdits qui sont accrochés juste de l’autre côté, à l’envers des panneaux qui l’ont tant ému ? Il aurait peut-être ressenti la satisfaction de transgresser le sens établi en opposant son mouvement à la direction imposée. Un soir, il verra ces panneaux. Ce qui lui passera dans la tête, alors, on ne peut pas le prévoir.
De toute façon, François se dira dans quelques heures que le sens de la circulation ne le touche en rien : il est destiné aux voitures, et lui n’a jamais conduit.

LE PONT LEVANT DE LA RUE DE CRIMEE – Chapitre II – épisode 2

Vendredi, donc : le voilà sur le pont, chemise blanche cravatée, costume sombre. Il vient de vivre sa petite aventure des matins de la semaine : la traversée du virage. De la rue de Crimée, juste avant le pont et la passerelle, part perpendiculairement une voie appelée quai de l’Oise. Ces deux axes sont à sens unique. Les voitures vont de l’avenue de Flandre au croisement, puis choisissent entre continuer la rue de Crimée sur le pont en direction de l’avenue Jean Jaurès – s’il est baissé, bien sûr, autrement elles attendent que ce soit le cas – ou tourner à gauche sur le quai de l’Oise, en direction de… François n’a jamais su dire, probablement la Porte de la Villette. Il n’empêche, le jeune homme arpentant la rue de Crimée par le trottoir de gauche, et souhaitant, par principe, parcourir le pont par le trottoir de gauche aussi, se trouve dans l’obligation de traverser le tout début du quai de l’Oise à un endroit qui ne comporte pas de passage piéton. Cette action induit des risques ; il faut rester vigilant, bien regarder derrière soi si une voiture ne s’engage pas dans la rue, et rester naturel tout en se sachant dans son tort. Parfois, François doit essuyer un coup de klaxon ou des injures. Mais son chemin ne change pas, alors que tous ces matins-là, une légère sueur froide recouvre ses tempes. Voilà pourquoi « le virage » lui semble une aventure. Etonnamment, le soir, le passage dans le sens inverse se fait toujours dans le calme, et jamais ne lui viendrait l’idée de s’en inquiéter. Cette divergence de sensations ressenties au même endroit naît des points de vue différents : le soir, François voit les voitures venir ; pas le matin.

Geneviève, quant à elle, ne vit jamais l’aventure du virage : elle marche toujours sur le trottoir de droite. Cette action n’entre pas dans le champ de l’aléatoire, ce qui constitue une deuxième exception dans la vie de la jeune femme (avec sa manie de regarder Paris tous les matins). Les coiffures changent. Les maquillages changent. Les hommes changent. Les styles vestimentaires changent. Les humeurs changent. Geneviève ne connaît pas la stabilité. Elle s’en réjouit tous les jours car elle se persuade que la vie doit ressembler à ce chaos. Plus tard, quand elle aura rencontré François, elle se sentira canalisée ; l’étendue des possibles se réduira ; alors, elle s’estimera heureuse et sa vie lui plaira pour de bon. La contradiction apparente s’efface si l’on considère que Geneviève éprouve le besoin constant de rendre conscient ce qu’elle fait et ce qui lui arrive, puis d’accepter les mots choisis pour recouvrir ses impressions comme images du bonheur. Tant qu’elle y parvient, elle est heureuse. Le reste du temps, la douce mélancolie qui s’empare de ses membres et de son esprit finit à chaque fois par anéantir son impression de félicité, la poussant à agir, pour se voir agir et donc se sentir heureuse. Geneviève croit avoir besoin du mouvement. Elle se trompe.

LE PONT LEVANT DE LA RUE DE CRIMÉE – Chapitre II – épisode 1

Chapitre II

Vendredi. Matin clair. Plus loin les arbres de la place de Joinville sont rouges.
François arrive de la rue de Crimée, comme tous les matins du lundi au vendredi. Il s’apprête à passer le pont qui est baissé pour la dernière fois avant le week-end. On ne le reverra pas sur le pont ou la passerelle avant lundi : François ne passe jamais le canal le samedi et le dimanche, comme s’il se l’interdisait. Rien d’attrayant de l’autre côté, semble-t-il, pour l’amener à prendre ce chemin. François est un homme de principe.
Il s’approche tout de même du canal. En effet, tous les dimanches, sauf exception, notre jeune ami fait son marché place Bitche, enfin, presque : le marché qu’il situe place Bitche, car François s’est persuadé que c’était le nom de la place en question, se trouve en fait place de Joinville, et c’est juste de l’autre côté de l’église que l’on peut voir la vraie place Bitche. La raison de cette mégarde reste inconnue, mais cela montre que François est précis à cinquante mètres près.
A plusieurs occasions le nom de la place du marché – Joinville – lui est apparu alors qu’il portait de nombreux sacs de fruits et légumes (il n’a jamais voulu se munir d’un caddie pour des raisons de praticité – le marché bénéficie d’une très forte fréquentation – et un peu, il faut le reconnaître, d’estime de soi). Chaque fois la surprise lui fait quasiment lâcher prise, même si jamais une tomate ne s’est écrasée ou n’a roulée par terre. « Ah ! Cette place s’appelle donc place de Joinville ! », se dit-il (ou s’écrie-t-il, c’est selon). Puis il oublie, et quand on l’amène à parler de son activité du dimanche matin, il dit immanquablement : « J’ai fait le marché place Bitche », même si le matin même des témoins auraient pu relater l’avoir vu tête en l’air, le regard en direction de la plaque indiquant le nom de la place, s’écriant : « Ah ! Cette place s’appelle donc place de Joinville ! ».
On ne s’étonnera donc pas que François passe deux fois par jour devant la place Bitche, la vraie, sans même le savoir ; il ne s’est d’ailleurs jamais demandé quel était le nom de la place qu’il traversait deux fois par jour. C’est ainsi que fonctionne la curiosité de François, quelque peu taupe parfois : il faut que le hasard le place en présence de l’objet de sa curiosité.